Mis en avant

Psychothérapie à domicile… Une clinique au plus prêt de l’intime du patient

« Ce qui ne s’est pas inscrit dans le temps de l’histoire, s’est inscrit dans un lieu (ou dans un lieu du corps) : le lieu métaphorise une dynamique interne, écran obturant ou scène dévoilée, mouvement vers ou retraite. Il n’y a pas de déroulement dans le temps pour l’inconscient, aussi les lieux s’offrent-ils comme surfaces d’inscription des fantasmes, refuges des plaisirs interdits, métaphores des conflits internes, cachette pour les traumatismes. »

Berry, N. La maison passée présente. L’archaïque.

L’intervention possible d’un psychologue, d’un psychothérapeute ou d’un psychanalyste à domicile du patient est une pratique peu répandue mais qui existe.

Parfois il est impossible de se rendre au cabinet du psychologue, du psychothérapeute pour diverses raisons. Celui-ci peut alors s’il le propose se rendre à votre domicile pour venir vers vous.

Qu’est-ce que cela change ? Est-ce une séance comme une autre ?

Il n’est souvent pas aisé pour le psychologue ou psychothérapeute de quitter son cabinet, son cadre de travail et donc le confort que lui apporte son bureau aménagé avec soin pour le patient. Se rendre à domicile, c’est changer de cadre, aller se confronter à l’habitat, l’habité du patient. C’est alors un renversement de rôle avec un patient qui accueil son thérapeute.

A domicile du patient, les séances s’organisent parfois dans le salon, sur une terrasse en été, dans le coin de la table de la cuisine, bref, là où le patient le proposera. C’est donc pour le thérapeute le moment de s’installer au milieu des bibelots de famille, des magazines, rencontrer le chat, le chien de la famille et parfois faire face à des situations cocasses.

Le cadre du domicile peut apporter une certaine sérénité et un apaisement parfois nécessaire au patient. La confidentialité est systématiquement recherchée malgré le cadre qui ne s’y prête pas de prime abord. Il arrive parfois qu’en fin de séance, les enfants, une épouse ou une petite sœur curieuses tentent de surgir pendant l’entretien.

Consulter à domicile pour le patient et pour le thérapeute est donc une aventure en soi totalement singulière. Nous sommes alors plongés loin des repères habituels pour le psy et au plus proche de ceux du patient.

La clinique à domicile permet de saisir une ambiance, une atmosphère que le patient n’apporte pas toujours avec lui lors des consultations en cabinet. Les murs portent les traces des souvenirs, une mémoire de l’habitat. Dès le pallier, il s’agit d’être au chevet du patient, flexible, malléable et à l’écoute visuelle et sensorielle du cadre qui s’impose à nous.

C’est une clinique riche puisqu’elle constitue un espace personnel et privilégié, à partir duquel le patient va être au monde, se représenter dans et par le monde. Il s’agit d’être et d’appartenir, l’individu se présente alors sous son identité propre et non celle de représentation extérieure.

L’habitat, le domicile peuvent être dès lors par essence considérés comme des surfaces projectives du Moi du patient et des enveloppes psychiques.

Véritable objet d’attachement celui-ci se fait interface entre le dedans et le dehors, entre l’intime et le public, entre l’interne et l’externe mais aussi par l’ouverture sur le monde et le point d’ancrage ou d’amarrage qu’il constitue.

Alors vous me direz pourquoi le psy se rendrait au domicile du patient ? Pourquoi changer de cadre et se retrouver dans un espace qui n’est pas le sien ?

Mon projet de proposer aux patients des consultations à domicile est né de l’expérience que j’avais en EHPAD lorsque je proposais aux résidents de la marche à l’extérieur du parc. Lorsque la pandémie a débuté et que nous nous sommes tous retrouvés confinés avec impossibilité de se rencontrer en sécurité sanitaire et en chair et en os, il m’est venu l’idée de proposer ce dispositif aux patients. Les séances pouvaient continuer, la pratique ne m’était pas inconnue. Je me suis rendue compte progressivement qu’en zone rurale, l’accès aux services de soins pouvait être compliqué, que parfois les patients n’étaient pas toujours mobiles ou pouvaient présenter des phobies avec impossibilité de sortir de chez eux. Certains patients ne souhaitaient pas non plus être repérés par une connaissance et vus en train d’entrer chez le psy parce que c’est bien connu dans nos petits villages tout le monde sait tout sur tout le monde.

La démarche de rencontrer un psychologue peut être entravée pour diverses raisons, et il était donc intéressant de pouvoir proposer un autre cadre tout en pensant aux bénéfices que cela pourrait apporter aux patients. C’est une possibilité alors offerte qui permet de proposer quelque chose qui s’ajuste à la demande du patient.

J’officie donc à domicile maintenant depuis deux ans en complément du visio, de la marche thérapeutique. Il est aussi envisageable de proposer des accompagnements en fin de vie lorsque cela le nécessite auprès de la personne concernée mais aussi des aidants et de la famille, les proches, qui sont aussi impactés, bouleversés par la maladie depuis une autre place. Mon expérience en unité de soins palliatifs et en EHPAD m’a permis de ne pas appréhender ce changement de cadre apporté d’office par l’absence de cabinet. Le travail auprès de publics précaires, migrants, une clinique de rue, ont fait que j’ai pu avoir un domaine d’exercice varié et qui m’a familiarisé avec la rupture du cadre habituel et conventionnel. Je me suis retrouvée nombreuses fois confrontée à l’espace intime des patients accompagnés, parfois sans lieu réel de consultation, assise sur un rebord de trottoir en côte à côte.

Dans cette idée d’aménagement du cadre qui n’est pas celui que nous connaissons, il est nécessaire de poser tout de même des balises de repérages. C’est à dire que je précise systématiquement au patient de penser le lieu de la consultation pour lui même. A savoir que celui-ci puisse au maximum être un endroit calme, sans entrée en fracas du parent, du frère ou de la sœur qui ne seraient pas conviés à l’entretien. Nous ne sommes pas à l’abris d’intrusion de l’espace thérapeutique pensé par le patient mais pour autant nous évitons du mieux possible cela.

Bien souvent les rendez-vous se tiennent en l’absence des membres de la famille habituellement présents ou ceux-ci se dirigent alors à mon arrivée vers une activité extérieure. Il arrive qu’un parent souhaite rester présent à l’entretien de son enfant, dans ce cas, la place, les motivations se discutent et je m’ajuste en fonction de la demande initiale et de la problématique abordée. Si nécessaire, j’opte pour une consultation familiale en dernière minute à condition que l’enfant accepte le parent. Dans le cas où il serait trop jeune, ou que le contenu des séances n’aurait aucun sens à être abordé avec le parent, je décide de ne pas répondre à la demande parentale en motivant les raisons de ma décision. Un rendez-vous ultérieur pour faire le lien et interroger la demande parentale sous jacente est systématiquement proposé. Parfois, il m’arrive aussi dans l’intérêt du patient à demander que nous puissions ne pas être dérangés.

Vous voulez un café ?

Sur le plan relationnel, il arrive que l’on me propose souvent un café, un thé, une part de gâteau ou un petit biscuit. Alors comment faire … ? Faut-il maintenir un cadre stricte ? Nous sommes loin, très loin du dispositif cure type, divan de Freud. Les libertés ou ajustement de cadre sont toujours pensés dans le but d’offrir une possibilité créatrice au patient ou bien de favoriser une alliance thérapeutique parfois aussi avec l’un des membres de la famille présent dans l’habitat. Ce sont souvent des temps, espaces, zones tampons intermédiaires ou la confusion entre le familier et le professionnel sont visibles. Il importe de s’appuyer sur son cadre interne mais en même temps de faire preuve de malléabilité puisque nous pouvons être thérapeute et accepter un thé ou un café. L’un n’empêche pas l’autre. La rigidité ne doit pas être confondue avec la fermeté. Parfois il s’agit d’accepter la proposition car les enjeux sont énormes pour le patient.

La présence d’un thérapeute à domicile peut être parfois vécue comme intrusive et source de fantasmes. Elle conduit alors à une gêne ou l’alimentation d’un transfert massif qui pourrait être préjudiciable au bon déroulé de la thérapie et de la mise en parole de ce qui préoccupe le patient.

Il y a donc ce qui motive le patient, l’inquiète, et le cadre du thérapeute qui se trouve avant tout dans sa tête. Celui-ci continue de se forger, se façonner au gré des rencontres, des expériences acquises mais aussi du travail réalisé sur soi-même. La familiarité du lieu peut être à double tranchant, c’est quelque chose qui se pense systématiquement dès le pré-transfert et l’appel téléphonique de prise de rendez-vous.

Des avantages multiples et variés…

Voilà nous y sommes, rien de simple pour personne, la position dyssimétrique se retrouve peut importe le lieu de consultation. La plupart des patients et des thérapeutes après quelques séances, accordages et réajustements de leurs cadres sont rapidement conquis par les bénéfices que cela procure. Il ne s’agit pas d’être un psychologue tout terrain, mais de se rapprocher de l’intimité du patient et de sa famille dans le but de co-construire ensemble un cadre facilitateur pour le patient qui conduira à l’élaboration la plus aisée de ce qu’il souhaite mettre au travail. Nous avons accès d’office à des informations qui habituellement dans le cadre de consultations en cabinet ne sont pas abordées. Cela permet aussi de parler de moments ou de difficultés de la vie quotidiennes qui n’auraient jamais émergés dans la rencontre classique. La proximité induite par le partage de l’intime au sein de l’habitat confèrent une rassurance malgré parfois les premiers sentiments de honte que nous pouvons percevoir dans certaines situations.

Aujourd’hui je ne conçois plus de ne pas proposer ce dispositif aux patients. Au delà de la rencontre, qui est une formidable aventure cela conduit le thérapeute à se remettre constamment en question et à interroger sans cesse le cadre qui s’offre à lui.

«(…) un environnement familier est impérativement nécessaire à notre équilibre psychique : l’homme dépaysé, celui qui a perdu ses “attaches”, le “déraciné” ne se sent plus lui-même ; il se sent perdu dans un lieu menaçant c’est dire combien l’environnement familier est un précieux recours contre la persécution interne. »

Berry, N. La maison passée présente. L’archaïque.

Mis en avant

Violence et dynamique traumatique continue

En tant que professionnelle en protection de l’enfance je suis sensible aux traumatismes et violences quelles soient psychologiques ou physiques infligées aux enfants mais aussi aux adultes et ce peu importe l’âge. Par mon orientation psychanalytique mais aussi mon expérience de psychothérapeute, je me suis longuement interrogée et je continue de le faire sur les effets procurés par ces mauvais traitements subis dans l’enfance. Il y aurait selon moi pour le psychisme de celui qui reçoit l’acte de violence aucune notion de différence dans la gravité des faits. Ceux-ci étant appréciés et mesurés par l’individu lui-même. Il ne peut dès lors y avoir une échelle de comparaison ou de valeur du mauvais traitement, de cette agression, ce viol, cet abus ou bien encore de cette absence ou surinvestissement du parent lorsque l’enfant était plus jeune.

Tous les professionnels s’accordent pour dire que les effets sont indéniables et qu’ils doivent être écoutés et à la hauteur de ce que traduit l’individu lorsqu’il relate les faits. Il n’y aurait ainsi pas de plus ou moins traumatique. L’expérience en elle même est traumatique et elle s’observe dans tous les milieux sociaux et non essentiellement auprès de familles en situation de précarité comme nous l’entendons souvent encore dire. Existe t-il des traitements, des formes d’accompagnement en particulier ? Les médias, le social ventent les mérites des TCC, EMDR et différentes thérapies, mais est-ce véritablement efficace ?

Selon le type d’agir, il y aurait consensus pour dire que la psychanalyse et toute méthode permettant une approche d’observation, d’écoute, d’élaboration et d’historicisation par la parole de ce qui a été vécu par le patient aiderait au travail de déconstruction, reconstruction, dé-tissage, tissage et mise en ouvrage de l’expérience traumatique subie par le passé. Par expérience j’ai pu me rendre compte que les patients attendaient beaucoup de la justice et de la réintroduction de la Loi afin que l’évènement puisse être reconnu par le social et l’autorité institutionnelle hautement symbolique comme nous le savons. Celle-ci ordonnera alors une sentence, une peine, une sanction lors d’un jugement. Mais est-ce bien suffisant ?

Qu’il y a t-il derrière ce terme de violence ? Pouvons nous penser que celle-ci aurait une dimension de transmission et qu’en arrière fond le traumatisme serait ainsi à considérer comme un processus dynamique continu et perpétuellement opérant ?

La psychanalyse et notre travail auprès des familles, des couples nous permet d’observer et ainsi saisir que l’acte de violence n’est jamais en soi accidentel ou fortuit. Les rôles, places et fonctions de celui qui reçoit la violence et celui qui la donne alternent, se renversent, se confondent et s’entremêlent souvent avec une rapidité surprenante. Pourtant, celui qui est violenté ne peut entendre que l’agisseur lui même est lui aussi un individu qui a été en contact à un moment ou un autre dans son histoire de vie avec la violence. Il arrive même que le violenté fasse violence au violent et que nous assistions à une hostilité, agressivité réciproque qui est sans cesse en tension dans l’attente d’être restimulée. Ce procédé bien couteux est totalement vital, évitant ou réduisant la menace d’une décompensation psychotique qui serait bien plus sévère.

Lors des consultations nous observons que les membres ont baigné dans une violence durant leur enfance. Le traumatisme n’était pas ponctuel, il était présent, répétitif, régulier sans se limiter à un épisode isolé et s’inscrivait au travers d’une violence multiforme. Bien sûr tous les membres de la famille sont concernés, même ceux qui se trouvent dans la pièce d’à côté que nous imaginerions protégés par une porte fermée. Comment un enfant va t-il se représenter la scène de ses parents en train de se battre dans la pièce d’à côté. Il est tout autant traumatique de ne pas voir et ne pas entendre en se trouvant dans les lieux que d’être victime pour l’enfant.

Ainsi, la violence de l’un des membres de la famille concerne alors tout le groupe familial et justifie toute une cohorte de troubles divers et variés selon les individus.

La violence, sa dynamique, s’attaque au narcissisme des individus, à leur intégrité autant psychique que physique. Humiliations, dénigrements, attaque de l’estime de soi de l’individu, attaque de la pensée, injonctions paradoxales sont des exemples de ce qui peut être subit et de ce qui peut conduire à ce que nous appelons une désubjectivation de la personne violentée que je ne nommerai volontairement pas victime mais que nous appelons communément ainsi. C’est ainsi par tous ces procédés ne pas reconnaître l’autre comme un humain, une personne avec des caractéristiques humaines et l’extraire progressivement de la communauté des vivants en visant une attaque de la filiation et des générations qui en sont les résultantes finales.

Des variations dans les abus et les violences sont souvent observées aussi. L’individu violenté revêt parfois plusieurs rôles comme celui de fétiche, de poubelle affective, médiateur, thérapeute, objet fonctionnel. Il peut-être utilisé pour l’usage propre de l’agisseur mais aussi pour un usage de bouc émissaire ou sexuel (Racamier, 1986).

L’abus parfois offre des variations quand le parent violent considère son enfant comme un objet fonctionnel ou utilitaire, que celui-ci devient ainsi une forme de greffe psychique de l’autre ou bien qu’il est considéré par le parent comme un simple prolongement de lui-même. Selon le degré de conscience nous parlerons d’organisation psychotique, paranoïaque ou perverse.

Les études autour des différentes formes de violences sont tout à fait cruciales car elles permettent d’appréhender, écouter différemment les symptômes présentés par nos patients. J’ai choisi comme précisé plus haut de ne pas insister sur la notion de victime même si nous savons que celle-ci tient une place centrale. Elle pourrait être tout autant enfermante pour l’individu que libératrice par la reconnaissance que le social et la justice lui apportent (même si c’est encore trop rarement le cas).

Il existe tout un tas de nuances possibles qui existent autour de ces notions décrites dans cet article, tant dans le contexte familial, sur leur génèse comme sur leur thérapie. Aucune rencontre, aucune thérapie ne ressemble à une autre et il y a encore beaucoup à réfléchir sur le sujet. La psychanalyse et notre expérience nous amènent à penser que dans de nombreuses situations, il faudrait aborder en priorité ce thème de la violence. Celui de la violence donnée, infligée tout comme de celle reçue. Les deux me paraissent totalement indissociables. L’abuseur doit être reconnu et entendu tout comme l’abusé et le cadre de la loi tant réel que symbolique tiennent une place tout à fait essentielle. Il s’agit avant tout de respecter l’individu tel qu’il soit malgré la violence. Ce n’est qu’à partir d’une telle alliance, hors de tout pacte mafieux ou pervers qu’une thérapie pourra s’engager.

L’élaboration, la mise en histoire qui permettront de déplier, historiciser, éclaircir, délier et défaire les expériences traumatiques ne seront pas suffisants dans ces situations où il y a eu tentative ou réussite d’anéantissement d’un individu. Il s’agira d’aider le patient à remettre du sens, là où tout à volé en éclat et de l’aider à se reconsolider narcissiquement, tenter de comprendre l’origine de la violence et de son utilité. Beaucoup de patients devenus adultes se retrouvent dans l’actuel en difficulté de se désengluer de ces relations et expériences primaires infantiles toxiques qu’ils ont vécues dans l’enfance.

Notre lien primaire, fondé sur la séduction narcissique mais aussi nos liens générationnels qui définissent toute une trame familiale avec des effets de loyauté ont des effets importants sur notre devenir adulte et sur tous les liens que nous entretenons en intra et extra familial. Le travail d’élaboration, si l’individu le souhaite consistera aussi à repérer comment il a pu être agi par un fantasme qui le hantait et qui par définition ne lui appartenait pas directement car en lien avec son histoire familiale, bien souvent placé sous silence. Les mots devront progressivement reprendre leur place afin de réduire le passage à l’acte pour que puisse advenir un sujet qui endosse sa propre responsabilité, dans son rapport avec ses objets, ses imagos parentales et générationnelles.

La fin de l’analyse, analyse sans fin… Un deuil ?

Lorsque nous évoquons la fin de l’analyse entendons-nous par là la fin de la relation psychanalytique analysant/analyste ? Existe t-il une fin de relation ? Comment celle-ci se médiatiserait t-elle ? Une relation avec qui ? Avec l’analyste ou avec soi-même ?Pourrions nous trouver un consensus en émettant l’hypothèse que la rencontre prend fin mais que le processus psychanalytique lui continue ?

Quelles seraient ainsi les conséquences psychiques de la séparation qui sont la clé de voute du travail de fin de l’analyse ? Nous interrogerons cela à la lumière d’une analyse qui se terminerait dans des conditions qui ne se feraient pas avec le décès de l’analyste venant perturber l’équilibre engagé.

La séparation est fondamentale au sens de l’analyse, elle est même présente dès le début lors de la première rencontre avec l’analyste qui signe aussi de la qualité de la rencontre du sujet avec l’objet, lors des premières expériences infantiles.

La séparation serait l’épreuve inévitable du travail psychanalytique avec en arrière fond la question de la rencontre du sujet d’avec l’objet mais aussi de comment celui-ci vit, éprouve et accepte le deuil de celui-ci.

Terminer, clôturer une analyse amène à faire le point sur le travail réalisé. C’est un temps de bilan qui permet d’interroger l’expérience vécue au sein de l’espace analytique mais aussi de l’analyser par rapport à la demande initiale lors du franchissement du seuil du cabinet de l’analyste.

Lorsque nous rentrons en analyse, il y a tout un ensemble de sentiments, de souhaits, parfois d’espoirs et d’ambitions face à la demande de délivrance de tel ou tel symptômes, résolution de problématique. Il s’agit alors finalement de dépasser la castration et d’effacer, de réduire toute souffrance de manière victorieuse. L’analysant espère en même temps de façon quelque peu fantasmée accéder à un pouvoir supérieur, et ainsi décupler sa capacité de jouissance. En arrière scène il s’agit de rechercher le regard d’un autre qui le comprendrait et qu’il l’aimerait pour ce qu’il est tout en sachant que se connaître et être reconnu fait partie d’une demande classique. La restauration d’un narcissisme blessé lié au vécu de l’analysant vient en même temps s’y confondre. Ainsi « faire » une analyse ouvre à une expérience relationnelle avec soi et avec l’autre extraordinaire.

Au delà de l’élaboration du projet analytique qui s’effectue tout au long de la cure, il s’agit pour l’analysant à un moment ou un autre de penser la question du deuil de l’objet narcissique d’un moi idéal et de l’omnipotence qui en est liée.

Les besoins libidinaux nourris par le transfert ainsi que la relation d’asymétrie imposée par celui-ci et le cadre proposé suffisent-ils pour créer un espace possible de symbolisation et de créativité vis à vis de la demande initiale ? Ainsi le travail de deuil ne s’opérerait pas qu’essentiellement à la fin de la cure, mais tout au long de celle-ci. Divers moments qui jalonnent le temps d’un analysant en analyse permettraient que celui-ci se confronte à la perte et au deuil et ainsi de supporter constamment en lui même le travail de différenciation. Ne serait-ce pas là en même temps une véritable conquête du désir à opérer ?

Banquet de Platon – Socrate et Alcibiade

Inceste transgénérationnel

Lecture du livre « Les Mal-aimées »

de Caroline Bréhat

Une histoire parmi tant d’autres, une histoire qui ressemble sans ressembler à ce que beaucoup de femmes victimes de violences conjugales ou d’enfants victimes de violences sexuelles rapportent au sein des institutions de la protection de l’enfance, des cabinets des professionnels de santé ou d’avocats, des commissariats et bien sûr des tribunaux. 

Un roman passionnant à la façon d’un récit rédigé par Caroline Bréhat qui pourrait se définir comme de style simple et accessible pour aborder l’inceste et nous accompagner à découvrir les différents mécanismes et processus inhérents à cette violence. C’est un sujet délicat, douloureux, complexe, qui tente d’être débattu sur les différentes scènes politiques, sociales, médiatiques ces dernières années depuis le mouvement me too qui a sans aucun doute contribué à une libération de la parole des victimes et fait bouger les bases du patriarcat que nous connaissions. 

Par ce roman, Caroline Bréhat rentre rapidement dans le vif du sujet, nous raconte l’histoire de Bettina Le Goff, mère d’Apolline qui aura tout tenté pour protéger sa fille de son père incestueux. Au gré des pages l’auteure nous emmène avec elle en totale immersion, souvent nous bouleverse, sans aucunement enjoliver ou sur-exagérer le décor. Elle nous raconte le vécu d’une femme ordinaire qui va croiser la route d’un individu qui deviendra père de son enfant mais dont la relation toxique et pathogène invitera à repenser les liens de filiations de l’auteure. 

Cette histoire incroyable est pourtant malheureusement encore trop courante à ce jour. Au sein de nos institutions de nombreuses femmes racontent leurs histoire, tentent des mises en récit comme un appel à historiciser, conjurer le Mal, dans l’espoir d’être entendues, que l’on accueille et entende leurs vécus individuels, leurs passés mais aussi cet actuel à savoir celui de se battre pour récupérer la garde de leurs enfants, tentent d’échapper aux processus d’emprise, de manipulation qui sont à l’œuvre en intrafamilial. 

L’image actuelle de la femme est encore celle d’une femme manipulatrice, parfois qualifiée d’hystérique ou de bipolaire par les professionnels. Ce roman psychanalytique nous pousse à nous interroger sur notre place, notre fonction de professionnel engagé dans l’écoute de la souffrance de l’autre et de son accompagnement.  Quels sont les effets des processus d’emprise, de la perversion sur l’accompagnement des victimes ? Ceux-ci déteignent, s’infiltrent jusque dans la sphère institutionnelle. De place de victime, ainsi nous assistons comme le décrit si bien Caroline Bréhat au renversement de rôle, de place et de fonction où la femme devient l’individu dangereuse et aliénante pour son enfant. Finalement la réelle mise en danger de l’enfant est alors évacuée et le focus porté sur le conflit de couple, la fragilité de la mère sans que le père auteur de violence ne soit inquiété puisqu’il devient la personne secourable et protectrice de l’enfant. 

Ces femmes comme nous le relate Caroline Bréhat à partir du personnage de Bettina sont alors attaquées pour vouloir protéger leurs enfants contre vents et marées. Comme ici, beaucoup changent de pays pour retourner en France lors d’expatriation ou de processus de migration à l’étranger. Elles ont à chaque fois l’espoir de pouvoir bénéficier d’une juridiction qui serait moins séduite, aveuglée par l’agresseur et moins complice inconsciente de celui-ci. 

Comment avoir connaissance des enjeux qui se rattachent à l’invariabilité qu’est l’inceste, l’emprise, la paranoïa antichambre de la perversion ? Parfois les appellations par les professionnels, par la presse, les médias, le social sont confuses, les inversions, collusion dans l’usage des termes sont courantes, si bien que le terme de pervers est employé de manière sur exagérée et qu’il prend la place sur scène au paranoïaque. 

Dans les diverses professions amenées à accompagner les victimes malgré les formations déjà existantes nous n’avons pas suffisamment connaissance commune  des stratégies possibles de l’agresseur. La théorie pourtant riche ne permet pas de se rendre compte de la puissance des phénomènes agis par l’agresseur et des positions défensives des victimes dont l’identité individuelle a été complètement broyée, retournée, écrasée et rendue à l’état d’objet quasi ustensilitaire. Dans son livre, Caroline Bréhat nous montre bien les effets des violences conjugales, le lien existant entre celles-ci et les violences multiformes jusqu’à celles de sexuelles faites aux enfants. Tellement impensable que finalement de manière contre transférentielle il est plus aisé de se concentrer sur la violence agit dans le couple que de mettre le focus sur cette violence invisible mais pourtant existante en arrière fond qu’est celle faite à l’enfant. Un mari violent, un homme violent, mais aussi une femme, cela commence dès lors qu’un jour un poing va être tapé sur le rebord d’une table pour montrer un désaccord, dès lors que l’autre va couper la parole à multiples reprises lors d’un échange verbal empêchant finalement ainsi qu’une pensée liée puisse s’exprimer. Il y a donc atteinte au sentiment de sécurité de l’individu avec le verrouillage de toute possibilité d’agir et de penser en son nom propre, en toute liberté comme sujet unique et singulier. 

La plupart des institutions sont parfois toutes aussi violentes que l’agresseur avec la victime et les enfants car celles-ci pour des raisons diverses qui sont donc soient défensives, de natures inconscientes ou fonctionnelles ne mettent pas au travail d’analyse les effets de ces organisations psychopathologiques sur les équipes et les individus qui eux-même peut-être ont pu par le passé croiser la route d’agresseurs ou ont eu dans leur vie privée une expérience chargée d’un vécu traumatique non suffisamment élaboré.  

Caroline Bréhat nous transmet de manière suffisamment détaillée tel un récit autobiographique l’histoire de famille, les relations intrafamiliales de Bettina Le Goff mais aussi celle des co-détenues incarcérées à ses côtés. Nous voyons bien à travers les différents protagonistes comment se tisse, s’entrecroise cette violence incestueuse qui se répète parfois sur plusieurs générations. L’idéalisation pathologique est le fil conducteur. 

Comment déceler un auteur potentiel de violences conjugales alors que la violence était déjà présente dans le système familial et qu’elle était parfois déniée ? La place dans la lignée est attaquée, elle s’en voit modifiée, il n’y a plus de différences générationnelles. L’individu rendu vulnérable, fragilisé, se retrouve séduit, aveuglé par le violenteur, l’abuseur, le mari, le père qu’il voit comme la figure parentale idéale qui saura l’étayer et faire l’objet d’être une prothèse narcissique. Un véritable pacte avec le Mal comme nous le constatons à la lecture du roman au fil des pages dont il est difficile de se délier. 

Dans de nombreuses histoires de vie comme dans ce livre, nous voyons bien comment la violence sur l’enfant n’est pas entendue. N’est ce pas faire aussi soi-même violence à ceux que nous accompagnons que de ne pas comprendre, entendre, tout faire pour qu’un enfant ne subisse plus de violences intrafamiliales? Qu’est ce qui pousse notre société actuelle à continuer à laisser la garde d’un enfant auprès de son abuseur, de son agresseur ? La victime rendue vulnérable par son parcours de vie, ses identifications pathogènes, se retrouve dans un système de culpabilité comme en réfère Caroline Bréhat dans l’ouvrage qui complexifie le parcours de reconnaissance institutionnelle et judiciaire du statut de victime et de mise sous protection de l’enfant. En effet, aux USA tout comme en France et dans de nombreux pays il est monnaie courante de parler du syndrome d’aliénation parentale qui conduit à suspecter la parole du parent et de l’enfant. Il est couramment reporté dans les expertises psychologiques, les enquêtes sociales l’existence de ce syndrome qui malgré qu’il soit pertinent cliniquement assure protection à l’auteur de violence en réduisant les faits au conflit conjugal et centralisant les difficultés essentiellement du côté du parent fragile, à savoir comme ici Bettina Le Goff.  Peut-être pourrions nous simplement parler d’aliénation sans lui donner plus qualificatifs ? 

De fragilité en fragilisation, à la destruction de l’altérité et de l’individu lui-même nous en arrivons au point ultime de non retour, la case prison ou bien la tentative de suicide si par chance celle-ci est évitée et qu’elle ne donne pas lieue à un suicide réussi et accompli. C’est bien souvent ce dont nous sommes témoins comme ici dans ce roman. 

Lire ce livre touche, bouleverse, nous rapproche de l’auteur par jeux identificatoires, car Caroline Bréhat sait nous transmettre à travers les mots la charge affective encore présente, la sienne mais aussi la souffrance d’Apolline, cette peur mais aussi cette force qu’à cette enfant à faire face aux évènements tous horribles et innommables qui nous sont partagés presque avec retenue mais réalité et vérité. Nous devinons les effets des violences qui paralysent la pensée, les effets de l’expérience traumatique et la tentative de s’en délivrer. 

Le tiers, psychologue, tient une place, un rôle essentiel et important par les mots choisis et la posture protectrice initiée auprès de l’enfant. Il est possible de prendre des positions institutionnelles parfois coûteuses dont le seul objectif essentiel est celui de l’intérêt de l’enfant et de sa protection. Actuellement bons nombres de professionnels tentent de faire évoluer le système. Ce système social libéral, globalisant et technocrate basé sur des logiques patriarcales ne facilite pas la tâche. Nous le constatons bien à la lecture de l’ouvrage lorsque au gré de l’histoire, nous voyons qu’Hunter, le père d’Apolline est reconnu par les juridictions américaines comme père protecteur de son enfant et obtient donc le statut de victime. Nous assistons à cette inversion des rôles, mais aussi à la puissance de l’emprise, du squat psychique et d’habiter l’autre et ainsi commettre un crime généalogique. L’inceste remet en question tout le système d’appartenance généalogique, bouscule l’ordre établi de la victime. 

La justice et la reconnaissance de statut de victime peuvent-elles réparer ce Mal irréparable parfois irreprésentable et innommable ? 

Pour conclure, cet ouvrage nous oblige donc à réinterroger les impasses et les enjeux de l’inceste transgénérationnel mais aussi les différentes tentatives de symbolisations parfois couteuses de l’individu violenté et quels en sont ses effets sur le social actuel. “Les Mal aimées” sera ainsi enrichissant à lire pour tous les professionnels de terrains qu’ils soient médecins psychiatres, juristes, psychologues, officiers de police, avocats, assistants sociaux, éducateurs, puéricultrices,  engagés au plus prêt des familles et ce peu importe leurs professions.  Il nous rappelle que peu importe les expériences de vies traversées, nous sommes loin d’imaginer à quel point l’humain contient de ressources insoupçonnées. De l’ombre à la lumière il n’y a qu’un pas, ce pas qui conduit à la liberté d’être soi. 

Le Lâcher prise

Le développement personnel vente la notion de lâcher prise. Pour autant est-ce si simple que cela ?
Certains pensent qu’il s’agirait de se soumettre, de laisser tomber, se résigner, ne pas affronter ou démissionner. C’est une fausse idée car le lâcher prise reviendrait plutôt à une forme d’acceptation de ce qu’il se passe, se présente à soi loin de toute tentative de tout contrôler, maîtriser.

Derrière cette idée nous retrouvons la crainte de perdre le contrôle, perdre le contrôle de sa vie.

Que se passerait il si vous vous laissiez aller ? Si vous vous laissiez porter par cette incertitude ou cette inconnue à laquelle vous faites face ? Voilà une question que je pose régulièrement à nombreux de mes patients.

N’est-il pas totalement normal de se sentir déstabilisé face à quelque chose d’inconnu un peu comme si vous arriviez dans un pays étranger sans parler et comprendre un seul mot de la langue ?
Le lâcher prise consiste justement à être face à une situation inconfortable tout en acceptant de ne pas pouvoir maîtriser quoique ce soit.
Bien souvent nous rétrouvons greffé en arrière fond de tout cela de la peur ou de la honte.

Être dans le contrôle et la maîtrise rend difficile notre relation à l’autre, à sa famille, à ses collègues de travail.

Tel un parcours initiatique à la rencontre de soi, il s’agira alors de ne plus être dans le « faire ».

Les thérapies comportementalistes sont très utiles mais ne permettent pas de sortir de se « faire » puisqu’elle indiquent une manière de composer, d’agir et donc de continuer à contrôler indirectement. Le lâcher prise peut-être favorisé par un véritable travail sur soi où il s’agira d’aller à la rencontre de ce qui nous a conduit à nous comporter ainsi pour progressivement s’inscrire dans un processus d’être soi-même en relation avec soi et les autres sans craindre qu’un événement nous pousse à devoir à nouveau nous placer dans un agir qui permettrait d’éviter un effondrement massif lié à la perte de soi ou de l’autre.

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Hommage à Michel Soulé

LECTURES…

Livre de Sylvain Missonier, Rencontre avec Michel Soulé, Eres 2015.
De la psychiatrie de l’enfant à la psychiatrie Fœtale.

Avant de présenter cet ouvrage de Sylvain Missonier avec la participation de B.Golse et de P. Delion, nous ferons une brève présentation de l’auteur et du parcours de Michel Soulé.
Sylvain Missonier est Directeur du Laboratoire du PCPP (Psychologie Clinique, Psychopathologie, Psychanalyse) et Professeur depuis 2009 de psychopathologie clinique de la périnatalité et de la première enfance à l’Université Paris Descartes. Psychanalyste et psychologue clinicien il est membre de la SPP (Société Psychanalytique de Paris). Membre du Comité scientifique et de rédaction du périodique « le Carnet Psy », il dirige avec un comité éditorial la collection d’ouvrages « La vie de l’enfant » aux éditions Eres. Sylvain Missonier est co-président du groupe francophone de l’Association mondiale de santé mentale du nourrisson (WAIMH F) et co-fondateur et animateur du réseau SIIRPPP et du SIICLHA. Il est membre du Réseau de la communauté périnatale de Versailles.
C’est à l’issue de ses formations universitaires en philosophie, psychologie et psychanalyse qu’il s’est initié à la psychiatrie de l’enfant et dans les années 80 qu’il s’intéresse aux bébés et suit le séminaire de Serge Lebovici et travaille à Bobigny auprès de jeunes enfants. A la même période, il suit les enseignements de psychologie à l’Université de Paris Descartes des surnommés « 3 mousquetaires » ou « LSD » (Lebovici, Diatkine et Soulé) pour leur traité novateur de la psychiatrie infantile qui s’est étendu à l’ensemble de la psychanalyse. Sylvain Missonnier va oeuvrer aux côtés de Michel Soulé pour une clinique périnatale interdisciplinaire afin de permettre que le processus de développement foetal soit reconnu comme essentiel et qu’il soit considéré comme le premier élément constitutif à tout être à prendre en considération dans toute prise en charge thérapeutique ou éducative.
Michel Soulé sera un des premiers pionniers à s’intéresser à la vie foetale. Décédé le 30 janvier 2002, il était pédopsychiatre et psychanalyse, professeur honoraire de l’enfant à l’université de René Descartes
de Paris V. Il fut membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris et l’un des premiers créateurs de la psychiatrie psychanalytique de l’enfant avec Serge Lebovici et Gilbert Diatkine, qui deviendront à eux trois de futures figures majeures de toute une jeune génération de pédopsychiatres. Michel Soulé a fait des études de mathématiques en répondant à l’injonction de son père comme il avait l’habitude de le raconter. Puis, se dirigera vers des études de médecine et de pédopsychiatrie. Il commencera sa carrière comme pédiatre dans les services du Professeur M. Lelong et sera ensuite interne en psychiatrie. Il dirigea de 1955 à 1980 la consultation de psychiatrie infantile à l’hôpital Saint Vincent de Paul. Michel Soulé animera la consultation de cette institution en psychiatrie de l’enfant avec L. Kreisler, J. Noel, F. Bouchard. M. Soulé et L. Kreisler formeront un véritable tandem qui développera les réflexions et travaux sur la psychosomatique.
Il débuta son travail avec l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), en 1965 il crée et dirige jusqu’à la fin de son activité le Centre de Guidance Infantile de l’IPP (Institut de Puériculture de Paris) comme centre entièrement dédié à la clinique précoce et à la question de la prévention. Il sera le créateur en 1970 d’un hôpital de jour pilote, qui connaitra une renommée tant en France qu’à l’international. Il sera innovant dans la prise en charge précoce des jeunes enfants autistes. Michel Soulé sera le premier à inviter T.B. Brazelton en France en 1981 et à le publier en Français dans l’un de ses ouvrages. En 1985, il sera nommé Professeur de Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent et formera et transmettra avec passion ses connaissances à un grand nombre de psychiatres et psychanalystes actuels. Il reste à ce jour une figure emblématique de la pédopsychiatrie, du prénatal et incontestablement un maître à penser de l’enfance.

Cet ouvrage de la collection « Rencontre Avec » nous offre une transmission vivante et dynamique d’une rencontre entre Sylvain Missonier et Michel Soulé. Bénéficiant du soutien de L’ARIP et de Christiane Souillot pour la retranscription des entretiens, il reflète l’engagement personnel et professionnel de Michel Soulé. Alliant biographie et outils conceptuels, théorie, il est pour toute personne désirant approcher la psychiatrie de l’enfant et la psychiatrie fœtale un excellent ouvrage pour débuter et prendre conscience de l’histoire qui fait trace dans l’actuel.

Dès le début du livre l’entretien guidé par Sylvain Missonier avec Michel Soulé, nous offre une parole pleine nous permettant ainsi de mieux saisir son œuvre et sa vie sous le regard d’un de ses collaborateurs passionné.

Dans la seconde partie, M. Soulé retrace sa découverte de la problématique des enfants placés à l’ASE lors de ses premières années d’interne en pédiatrie à St-Vincent-de-Paul, ce qui va jouer un rôle déterminant pour la suite de sa vie professionnelle. Evoquant les textes de Bowlby où est abordé « le problème de carences et des pertes de compétences chez l’enfant », ainsi que la façon dont la communauté pédiatrique avait pu recevoir cet écrit, M. Soulé nous fait part de cette difficulté qu’il a eu à se situer dans sa profession. Ne pouvant se positionner en dehors du « clan des psychiatres d’enfants et psychiatres de bébés » il est sensibilisé par ce qu’il observe au quotidien. Il découvre le placement de l’enfant à l’Aide Sociale à l’Enfance et rédigera son premier article de psychiatrie infantile : « La carence de soins maternels dans l’enfance. La frustration précoce et ses effets cliniques ».

Tout au long de la retranscription par souci de transmettre, M. Soulé évoque de façon très riche et détaillée, les premiers débuts de réflexion, de prise en charge et de prévention au niveau de la petite enfance. Il décrit de façon chronologique avec attention en effectuant constamment des liens avec sa vie, son oeuvre, son parcours, ses rencontres, sa militance et ses actions vis-à-vis de l’ASE et du Ministère de la Santé. Il développe ainsi des relations de travail avec Simone Weil, participe à l’élaboration du rapport Bianco et du Document « P » (la Prévention médico-psycho-sociale de Michel Soulé et Janine Noël) qui constituera la base du tome III du Traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent publié sous la direction de S. Lebovici, R. Diatktine et Soulé en 1985).

Nous découvrons aussi un personnage comme le nomme Missonier « foetologue », organisateur de journées scientifiques de la WAIMH (World Association of Infant Mental Health), ou psychosomaticien. Pour chaque fonction il veille à évoquer les raisons scientifiques, circonstances professionnelles et personnelles, les aspects historiques personnels qui l’on conduit à se pencher sur la vie du foetus et ses premières approches avec l’échographie.
Il retrace brièvement son parcours de psychiatre dirigeant de la Guidance Infantile à l’Institut de Puériculture et de Périnatalogie de Paris et les évènements qui surviennent avec les interruptions médicales de grossesse pratiquées par l’équipe des Docteurs Daffos et Forestier. En tant que formateur en psychologie sociale, intervenant lors de la création du COPES (Centre d’Ouverture Psychologique Et Sociale), M. Soulé évoque sa participation pour la mise en place de cycle de conférences où la pédiatrie sociale ou la psychiatrie sociale sont développées. Il sera enseignant aux côtés de Simone Weil et tentera la mise en place de cours sur la psychologie fœtale mais en vain. Malgré son souhait de transmission et son ambition, le public n’était pas prêt encore à recevoir le caractère novateur du contenu de ses formations.

Autre passage important de sa vie, sa rencontre avec Lacan, Pasche, Marty… On découvre alors un parcours analytique avec plusieurs psychanalystes dont Lebovici. C’est à cette période que se fait son affiliation et son adhésion à la SPP. Michel Soulé est aussi ambassadeur en Italie de la psychiatrie infantile, il participe à de nombreuses réunions annuelles auprès de Golse, Rufo et Missonnier à l’Université de Padoue. Lors des entretiens retranscrits dans cet ouvrage, M. Soulé nous propose de nombreux détails biographiques qui nous montrent que sa carrière professionnelle est jalonnée par de nombreuses lignes de forces qui viennent se croiser avec sa propre histoire. Les rapports relationnels et affectifs qu’il entretient avec son père, sa mère, mais aussi la part transgénérationnelle qu’il porte vont jusqu’à le conduire à Rio sur les traces de son grand-père où il présidera avec Brazelton un congrès de psychiatrie infantile sud-
américaine. Dans cet entretien très riche et très complet, M. Soulé nous décrit sa traversée des deux guerres, son parcours d’externat et d’internat de Paris et comme le nomme Missonier « sa Légion d’honneur Œdipienne. ». Par la suite une grande place est faite autour du document P. véritable outil de prévention, de formation et d’information réalisé avec Janine Noël. Il est repris ici dans sa version originale de 1980, où sont décrites entre autre les notions de risques et de vulnérabilités, les difficultés antérieures à toute prévention précoce et une multitude de détails concernant les apports des études épidémiologiques. Il est précisé les indicateurs de risques en fonction des différentes périodes et les différents programmes d’actions à valeur préventive inhérentes autour de l’arrivée de l’enfant.


Dans la 4ème et dernière partie de l’ouvrage, c’est un chapitre entier sur la vie du fœtus. Michel Soulé développe ici l’intérêt d’étudier les conditions de vie du fœtus en nous offrant un grand nombre d’informations, qui s’articulent avec ses connaissances et son expérience en imagerie médicale. Il retrace, ici la façon dont le fœtus perçoit les bruits extérieurs, et apporte des observations faites en effectuant des ponts avec Freud, Spitz sur le plan clinique. C’est donc un voyage au sein de la cavité primitive, du mérycisme ou bien des procédés auto calmants du fœtus, que nous découvrons au fil des pages. Dans cette partie Michel Soulé questionne et revisite aussi l’inquiétante étrangeté de l’image échographique du fœtus, en offrant une place principale à l’imagerie et à ce qu’elle peut induire, et comment elle peut intervenir dans les processus et réaménagements de la vie fantasmatique de la femme enceinte. En s’appuyant sur le texte de D.W. Winnicott, « la haine dans le contre transfert », il nous renseigne sur le glissement de dénomination, contenu du ventre maternel du mot fœtus au mot bébé et sur les processus qui se déploient servant à annuler toute perception de la haine. Il détaille la haine au niveau de la biologie chez la mère pour ce corps étranger, en décrivant les fantasmes « terrifiants » des formes imagées d’intervention de l’obstétricien. Michel Soulé explique le rôle et la nécessité d’amener la mère à penser ces idées de haine et leurs formulations. Il évoque brièvement les processus de haine aussi en jeux du côté du père et des équipes de médecine fœtale, les obstétriciens. Dans cette partie, on retrouve une description complète des différentes interactions qui s’effectuent entre la mère, le placenta et le fœtus et comment cela peut influer jusqu’à l’accouchement. Il évoque ainsi la triade biologique et la violence fondamentale expliquant les phénomènes de « rejets de greffe ». Pointant l’idée que la grossesse serait l’idée d’une exception paradoxale à la règle du rejet de toute greffe hétérogène mais aussi un paradoxe immunologique, Michel Soulé nous transmet son savoir sur l’immunologie et la biologie foetale. Il reprend ainsi Gachelin, Gosme-Séguret ou Marty et Freud pour faire des liens avec les maladies psychosomatiques et les troubles fonctionnels précoces. Nous trouvons beaucoup d’exemples cliniques de dysfonctionnements qui seraient conséquents à ce qu’il nomme la « Triade Biologique ». A la suite, on retrouve un texte enregistré d’Alain Casanova, diffusé lors d’une journée scientifique en 2005, où Michel Soulé aborde avec beaucoup d’humour le rôle joué du placenta. Serait-ce « sa vie, son oeuvre, son dévouement », concluera t-il sur cette partie en tirant « sa délivrance ».

Sylvain Missonier, achève ce livre en intégrant l’hommage de B. Golse prononcé le 07 Février 2012 lors des obsèques de Michel Soulé au Cimetière Montparnasse à Paris. A la fin de l’ouvrage on constate au travers des mots de P. Delion le témoignage d’une profonde admiration, un respect et de l’affection pour cet homme, qui aura marqué profondément tous les professionnels de la psychiatrie foetale et infantile et les professionnels de la protection de l’enfance. Nous ne pouvons que recommander ce livre qui nous permet une rencontre exceptionnelle avec Michel Soulé à travers des passages de vie qu’il nous dévoile au fur et à mesure des pages ainsi qu’au travers de ses différents parcours professionnels et personnels qui finalement façonnent cet itinéraire si particuliers qui fait de lui un des pionniers de la pédopsychiatrie en France.

Karine Henriquet, 2017

La recension est téléchargeable sur cairn : (2017). Lectures. Psychologie Clinique, 43, 201-242. https://doi.org/10.1051/psyc/201743201

Vignette du jour…

Écouter son corps lorsqu’il fait signe

Écouter son corps lorsqu’il fait signe évitera qu’il devienne trop bruyant.
Le corps alerte de différentes façons que ça ne va pas. Les affects n’arrivent pas à être repérés ou à se raconter et se nouent au corps pour former une liaison psychosomatique.

Véritable indice qu’il existe un impossible à exprimer, le corps devient alors le seul lieu d’expression par la mise en place du symptôme corporel ou somatique. Écouter son corps, c’est s’écouter soi. Dans ce prendre soin de son corps c’est prendre soin de soi là où il n’a sans doute pas été possible auparavant. Il n’est jamais trop tard pour s’écouter.
Que ce soit en psychothérapie ou en psychanalyse les symptômes corporels disent, racontent une histoire, votre histoire. Un long rébus à reconstituer, un travail d’archéologie permet de réduire, voir disparaître de lui-même le symptôme et d’éviter qu’il ne se déplace.

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Psychanalyse, hystérie et exorcisme

A. SOUQUES ET LE PÈRE AURÉLIAN, “UNE RÉCENTE EXORCISATION EN BAVIÈRE”. RAPPORT SUR UN CAS
D’EXORCISATION (13 ET 14 JUILLET 1891) DANS LE CLOÎTRE DES CAPUCINS DE WENDING, NOUVELLE ICONOGRAPHIE DE LA SALPÊTRIÈRE, 1893

EDK, Groupe EDP Sciences | « Psychologie Clinique »
2017/1 n° 43 | pages 188 à 195
ISSN 1145-1882
ISBN 9782759819034
Article disponible en ligne : https://www.cairn.info/revue-psychologie-clinique-2017-1-page-188.htm

Pour citer cet article :

Karine Henriquet-Mongreville, « A. Souques et le père Aurélian, “Une récente exorcisation en Bavière”. Rapport sur un cas d’exorcisation (13 et 14 juillet 1891) dans le cloître des Capucins de Wending, Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière, 1893 », Psychologie Clinique 2017/1 (n° 43), p. 188-195. DOI 10.1051/psyc/201743188

Résumé
À partir d’un article rédigé par Achille Souques en 1893 dans la Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière sur le récit d’un cas d’exorcisation qui s’est déroulé sur un enfant en Bavière en 1891, il est intéressant d’observer que le jeune garçon de dix ans est atteint d’hystérie délirante, et qu’il fut considéré comme possédé du démon. L’événement qui causa grand bruit dans la région pose la question : faut-il faire appel à un psychiatre ou à un exorciste et comment différencier les maux d’origine maléfique des troubles psychiques ? On peut se demander si la collaboration entre psychiatres, psychologues, psychanalystes et exorcistes avec la parole comme outil commun n’amènerait pas le sujet possédé à une forme de délivrance, rendue possible par une cure ou un exorcisme ? Entre croyance et certaines formes de névroses présentant une forme de division similaire à la possession, il est bien difficile parfois d’établir un diagnostic sans avoir de doutes.


Mots clés
Exorcisme ; hystérie ; le Diable ; possession ; Souques.

Présentation de l’auteur
Achille Souques est né dans l’Aveyron en 1860. Il décède d’un cancer en 1944. T. Alajouanine élève dévoué le soignera pendant ces dernières années (Guillain, 1945). Souques est l’un des premiers reçus de l’internat chez Charcot en 1886. Pendant ces années, il se noue d’amitiés avec J.B. Charcot, M. Nicolle et H. Meige. Appartenant à une promotion d’excellence, il sera le dernier interne de Charcot en 1892. Il lui sera fidèle jusqu’aux dernières heures de gloire de la Salpêtrière. Souques profitera de la récompense allouée à l’obtention d’une médaille d’or en qualité d’interne en 1893 pour prolonger son stage et voyager en Allemagne. En 1898, après son clinicat, il est nommé médecin des hôpitaux.

Lors d’un déplacement à Berlin, il apprend la mort de Charcot et sera profondément affecté par cette nouvelle qui sera déterminante pour la suite de sa carrière où il n’aura cesse de compléter son oeuvre. Il devient Chef de Clinique d’E. Brissaud, puis de F. Raymond. En 1899, Souques s’oriente alors en Neurologie et devient un des fondateurs de la Société de Neurologie de Paris. Il sera Médecin à l’Hôtel Dieu et ensuite à l’Hospice d’Ivry avant de devenir Chef de Service à La Salpêtrière où il succède à P. Marie à Bicêtre (Broussolle, Loiraud, Thobois, 2010). En 1918, élu à l’académie de Médecine, considéré comme un spécialiste de la neurologie, il est à l’origine de nombreuses découvertes et d’un certain nombre de signes sémiologiques (Société française de neurologie, 1945).

Il présenta en 1890 sa thèse sous la présidence de Charcot : Étude des syndromes hystériques simulateurs des maladies organiques de la moelle épinière. En 1925, il prend sa retraite de l’hôpital de la Salpêtrière. Passionné d’art, de littérature et d’histoire, il se consacre les dernières années de sa vie, à l’histoire de la médecine antique (Souques, 1936).

À la fin de l’année 1885, Freud passera 4 mois à la Salpêtrière alors que Charcot est à l’apogée de sa gloire. L’hypnotisme et l’hystérie sont au centre des préoccupations. Le passage de Freud à Paris pendant une période d’agitation mondiale marque sans doute une mutation, le lien entre la psychiatrie moderne et l’ancienne. On observe le début d’une rivalité de deux écoles. L’œuvre de Charcot est remise en question par les neurologues allemands qui rejettent l’idée d’assimiler les paralysies traumatiques non organiques à l’hystérie masculine. En 1887, les maladies mentales prennent le devant de la scène en Europe. On parle, lors de nombreux congrès, des névroses, de l’hypnotisme et du magnétisme. La psychologie devient science à part entière. La parapsychologie fait son entrée et l’on commence à parler de psychothérapie suggestive. 1889 est une année faste pour la psychiatrie dynamique. Dans les années qui suivent 1890, nous assistons au déclin de Charcot, La Salpêtrière perd son intérêt. L’école de Nancy suscite de l’enthousiasme et prend de la vitesse (Ellenberger, 2001). En 1891, année même du déplacement de Souques en Bavière pour le cas d’exorcisation, l’école de Nancy attaque Charcot qui essaye d’étendre son domaine de prédilection. Des recherches sur le spiritisme sont effectuées à La Salpêtrière
et les 5 années passées laissent apparaître une période faste pour la psychologie, la psychiatrie et la neurologie. Janet, Charcot, Babinski, Breuer et Freud, James, Bemhein et Krafft-Ebing sont critiqués, décriés, mais permettent des découvertes étonnantes. Il ne serait pas surprenant que Souques, qui baigne dans cet élan n’ait pas été inspiré.

Présentation du texte
Une récente exorcisation en Bavière. Rapport sur un cas d’exorcisation (13 et 14 juillet 1891). Le texte présenté est un article de Souques publié dans la Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière en 1893. Il rapporte un cas d’exorcisation réalisé du 13 au 14 juillet 1891 par un Prêtre capucin. L’exorcisation se passe dans le cloitre de Wending en Bavière sur un jeune garçon de dix ans atteint d’hystérie délirante qui serait considéré
comme possédé du démon.


Les parents de l’enfant, les époux Muller, meuniers sont sous mariage mixte mais mariés dans la foi protestante. Le père est catholique et la mère protestante. L’enfant est scolarisé dans une école évangélique. Point commun qui rassemble, les parents sont chrétiens mais n’entretiennent pas le même rapport à la religion. Michel, l’enfant de 10 ans présente des symptômes, signes particuliers. « À l’origine de la maladie,
les époux Muller s’étaient adressés au prêtre catholique de Feuchtwangen qui les avait envoyés au médecin du canton. Celui-ci avait porté le diagnostic d’hystérie.


Lorsqu’il vit l’enfant pour la première fois, la mère lui dit : “dans une demi-heure ça va le prendre”. En effet, dans une demi-heure l’enfant se jeta sur un banc, frappant autour de lui des mains et des pieds. Si le médecin lui signifiait très énergiquement de rester tranquille, il obéissait à cet ordre. Mais ce praticien ayant déclaré aux parents que leur fils serait plus vite guéri dans un établissement spécial, ceux-ci décidèrent de ne pas le soumettre plus longtemps au traitement médical » (Souques, 1893).


Après la rencontre avec ce médecin du canton, relatée par Souques, qui a posé le diagnostic d’hystérie délirante, les parents refusent tout traitement. Inquiets malgré tout, ils décident de faire appel à l’Église et de demander soutien auprès d’un Révérend Vicaire, pour aider Michel à se débarrasser de ses souffrances. Le garçon ne supporte pas d’entendre réciter des prières, d’être en présence d’objets religieux, sans rentrer dans un état de fureur allant jusqu’à modifier les traits de son visage.


Après les actions du Révérend Vicaire qui n’auront aucun effet, il sera orienté avec ses parents vers le cloitre des capucins. Dès son arrivée, lors des bénédictions routinières des malades, l’enfant montre beaucoup d’agitation, de rage, de fureur et de psychokinèse amenant à penser qu’il est pris d’une influence démoniaque. Les rencontres et tous les moyens sont mis en oeuvre par le cloître pour aider cet enfant.
Michel recevra la benedictio a daemone vexatorum et l’exorcisation in satanam et angelos apostatas, que l’on retrouve dans le rituel Romain de 1903, à plusieurs reprises mais toujours sans résultats. La situation de Michel n’évoluera pas pendant 6 mois. Il est alors demandé auprès de l’Église de pratiquer l’essai d’un exorcisme solennel car après de multiples conjurations, il n’est constaté aucun effet.


Lors de l’exorcisme solennel qui débutera le 13 juillet 1891, l’enfant montrera tous les signes laissant penser à une possession. Lutte, cris, rugissements d’animaux, violence… Il est nécessaire d’attacher l’enfant pour pouvoir procéder à l’exorcisme selon le grand rituel d’Eichstaett. La scène se passe dans l’église ; le P. Aurélian est assisté de deux membres du cloître. Les parents de l’enfant ainsi que deux ou trois personnes sont présentes mais l’église est fermée au public. L’exorcisme sera reconduit dans l’après-midi après avoir été réalisé déjà une fois le matin. Après acharnement et résistance, plusieurs sacrements, cris, gémissements, bénédictions, le diable reconnait, en s’écriant plein de rage, posséder l’enfant.

Le second jour, 14 juillet, le P. Aurélian effectue la cérémonie seul avec une grande foule témoin des événements. Après une lutte acharnée au nom de la puissance de Dieu, le Père fait à nouveau face à un échange verbal avec le diable et à la fin de l’intervention, celui-ci dénoncera la voisine comme responsable du sortilège sur la famille.
Après adjuration et discussion de 6 heures, la séance se termine. L’après-midi une dernière exorcisation d’une heure sera reconduite avec bénédiction cruciale et litanie des saints. L’enfant ne crache plus mais reste agité. Le dialogue entre le diable et le Prêtre est possible. À l’issue, de la cérémonie, triste, il confirmera ne plus être en possession de l’enfant. Le diable aurait ainsi abandonné Michel après une longue lutte, supplications et gémissements. L’exorcisation s’achève ainsi. L’enfant ainsi délivré va pleurer, être en capacité d’effectuer le signe de croix et d’embrasser les reliques que le Père va lui présenter. Hystérie ou Possession ?

Mais que dire sur les causes de la possession ? Les parents ne sont pas de même religion, catholique et protestant, mais chrétiens. La jalousie pourrait-elle être à l’origine de la possession de l’enfant ? Une voisine du couple aurait ensorcelé l’enfant en lui faisant manger des Hitzeln. Pouvons-nous établir un lien de causalité avec la situation religieuse familiale ? Avant la délivrance de l’enfant, la famille semble plus proche de la religion protestante de la mère. Mais par nécessité, elle va se rallier et rentrer dans le giron catholique espérant sauver son enfant. Suite à l’exorcisme, l’Église récupère la mère de l’enfant comme pratiquante. Le texte relate aussi l’étonnement que produit ce miracle sur les deux congrégations religieuses. Personne ne
niera l’existence de la possession par peur et par crainte des autres et de l’Église. Le P. Aurélian déclarera aussi des phénomènes étranges dans la maison familiale des Muller, lors des quelques jours qui suivront la délivrance et l’exorcisme solennel.
Ce qui est relaté est un rapport des faits du P. Aurélian à La Gazette de Cologne. Souques, lui accède au phénomène de possession par le diagnostic initial posé par le médecin de canton. Selon lui, le praticien déclare que le garçon souffre d’hystérie délirante et qu’il serait mieux soigné s’il était pris en charge dans un établissement spécial. À l’issue de cette rencontre, les parents refusent le traitement et les soins.
Ne se seraient-ils pas rattachés à l’Église par nécessité d’être entendus ? Qui avait pris la décision dans le couple de ne pas soigner l’enfant par voie médicale ? Les parents avaient déjà rencontré un prêtre avant d’être dirigés vers le médecin qui allait établir le diagnostic. La question centrale : Possession ou Hystérie ? Comment
soigner ? Doit-on faire appel à un prêtre ou à un psychiatre ?


Pour la plupart des exorcistes, l’exorcisme c’est d’abord un dialogue, à travers la parole et la prière, les personnes venues consulter essayent de comprendre ce qui les traumatise. On retrouve chez beaucoup souffrance et recherche de sens. Nous retrouverions par l’efficacité symbolique des rituels un lien avec la cure (De Sardan, 1994). Bon nombres de psychiatres et d’exorcistes se retrouvent en difficulté face à certains cas relatés ou rencontrés pour émettre un diagnostic entre délire de possession et cas avéré de possession. La croyance se confronte à la médecine. Ainsi parler d’exorcisme, c’est aussi parler de psychiatrie. Comment différencier les maux d’origine maléfique des troubles psychiques ?


Dans de nombreuses cultures, la croyance revêt alors un habit où le possédé et le malade sont soignés par les mêmes personnes. Le mal, le diable, revêt-il plusieurs costumes et serait-il capable de rendre une personne folle ? L’habiter suffisamment pour que l’on croit à une maladie psychique ?


L’Église oriente les prêtres à rencontrer les psychiatres, pour débattre de la possession et de ses symptômes dans le but de les aider à faire la différence entre des maux d’origine naturelles ou maléfique. Dans le rite d’exorcisme revu en 1999 et actuellement introuvable, la préoccupation principale de l’Église est de distinguer ce qui est scientifiquement explicable, et fait partie de maladie, de ce qu’il ne l’est pas. De plus en plus d’exorcistes étudient les concepts de la psychiatrie, de la psychologie et de la psychanalyse. Ils s’intéressent et sont attentifs aussi aux conflits environnementaux, aux relations interpersonnelles. C. Gilardi, prêtre dominicain diplômé en psychologie et psychanalyste indique que dans la pratique quotidienne de la psychiatrie ou de la psychanalyse, il est fréquent de rencontrer des gens qui attribuent leurs souffrances au diable, au Mal. « Le diable est une métaphore de la contrevolonté, de ce que les patients sont obligés de faire et ne voudraient pas inconsciemment. Freud aborde et résout le mystère de l’hystérie, l’interprétant
comme une division de la personnalité, quelque chose de très similaire à la possession. » (Gilardi, 2014).


On retrouve aujourd’hui des formes de possession démoniaque dans la névrose hystérique ou obsessionnelle, les névroses phobiques… Dans le rapport d’exorcisation en Bavière, nous observons un terrain favorable que l’on retrouve chez de nombreux possédés. Le garçon serait-il porteur de culpabilité, d’angoisse ? Se sentant monstrueux, n’attirait-il pas ainsi le Mal ? Les manifestations apparaissent sur des personnes dont la libido, la sexualité, est particulièrement refoulée par la religion, l’environnement, la morale. Bien souvent, les crises d’hystérie lors des exorcismes apparaissent chez des femmes, la population dont la sexualité est la plus interdite par les règles religieuses et sociales avec lesquelles elles vivent. Mais dans notre texte, c’est un garçon, chose rare en effet. Par la possession et l’exorcisme l’enfant pourrait sous couvert de l’Église rallier sa mère dans la même religion que son père et lui. Quelle rationalité peut-on apporter à cela ? La possession ne pourrait-elle pas conduire à des troubles psychiques ? Quels soins proposer ? Faut-il délivrer de la chimie, des herbes traditionnelles, faire une ceinture avec des fétiches, appeler un prêtre exorciste ou rencontrer un psychanalyste pour une cure ? Il est possible qu’il y ait plusieurs méthodes, toutes autant rationnelles les unes que les autres. Le point central serait la rencontre et la parole. Il en découlerait une levée d’affects qui par l’effet de placé-bo, bien-placé, offrirait une des grandes clés du soin. Il est malgré tout impossible de dire
quelle méthode, si elle existe, fonctionne mieux qu’une autre. Nous ne pouvons effectuer de comparaison dans ce domaine. La croyance aurait une incidence sur le soin et la rencontre, la parole délivrée par le sujet favoriserait la guérison.


Depuis 1890, il n’y a pas de grandes évolutions. Les frontières sont floues et mal délimitées, c’est ce qui conduirait à générer des doutes dans l’établissement d’un diagnostic. Il existe une tendance à croire, du côté du mystique, en l’existence de Satan, du diable ou autre nom que nous pourrions lui donner et de l’autre une
tendance à psychologiser. La ligne entre le Sacré et le médical est fine, car un symptôme peut revêtir un caractère magique ou mystique.


Du point de vue de la médecine, la possession est liée à la transe. On observe depuis le Moyen-âge de nombreuses descriptions et interprétations d’épidémies de démonopathies. Navigant entre hystérie et démonologie, la possession remplirait de nombreuses fonctions individuelles mais aussi collectives. Ainsi, pour saisir la dimension complète d’un phénomène de possession et le définir comme pathologique ou non,
sans doute faudrait-il être en mesure de concilier la psychiatrie, l’anthropologie et l’ethnopsychiatrie. L’hypothèse pourrait être que la possession de Michel serait liée à un conflit oedipien, aux identifications entre le masculin et le féminin. Par la possession et l’hystérie nous retrouverions un essai d’établir une communication entre deux mondes hétérogènes et hiérarchiquement différents mais dépendants. Le
père/la Mère, le Sacré/profane (religion et croyance des parents).

N’existe-t-il pas un modèle universel de possession ? Ce mal à exorciser, soit par une cure ou par un exorciste passerait par une figure surnaturelle externe. Ce qui rassemblerait l’exorcisme et la psychiatrie serait l’idée d’une collaboration, et d’une coexistence autour du patient à soigner ou exorciser, mais cela pose la question de la fonction thérapeutique et du transfert.

Le psychiatre doit avoir connaissance de la démonologie et, de la même manière, il est tout à fait souhaitable que l’exorciste soit formé en psychiatrie et psychopathologie. Je ne pense pas qu’il y ait de contradiction
à faire appel aux qualités de l’un ou de l’autre. Rappelons qu’une même personne peut-être sujette aux deux sortes de Mal en même temps. Dans ces conditions, le patient aurait toutes les chances d’être entendu et accompagné vers la délivrance. Bien souvent l’exorciste est la dernière personne vers qui l’on se tourne, car
il n’intervient que si les symptômes de suspicion sont jugés suffisants.

Dans de nombreux cas le doute ne subsiste pas et il est important de le rappeler. Les patients consultent trop souvent sur le tard les psychiatres ou psychologues, par peur d’être pris pour des fous (Amorth, 2002). Jusqu’au début du XIXe siècle, on attribue les maladies mentales aux forces occultes et au diable. La possession diabolique était la principale explication donnée aux phénomènes que l’on relève aujourd’hui comme faisant partie de la psychopathologie. Selon J. Favret-Saada (Favret-Saada, 1977), les théories explicatives de possession et de sorcellerie sont toujours bien enchâssées dans les conceptions populaires qui entourent la maladie mentale. Intégrer les connaissances anthropologiques, les croyances, le culturel et les apports en psychanalyse et psychiatrie pourraient conduire à une meilleure compréhension en offrant au sujet une place qui constituerait le premier socle du soin.


De nos jours, le désespoir, la recherche de sens, l’isolement, la fragilité, la précarité, font que le symptôme se déplace du côté de l’angoisse. Par la possession et l’hystérie ne retrouve-t-on pas un nom d’emprunt, se traduisant par une nécessité fondamentale de la nature humaine : la haine de l’Autre ? Une nécessité de l’exclure pour ne pas se laisser emporter par notre obscurité interne. Sous ses divers changements de
formes, le diable est-il en mesure de s’adapter à la société ?

Références
Amorth, D.G. (2002). Exorcisme et psychiatrie. Traduit de l’Italien par Monique Segaricci, François-Xavier de Guibert. Paris.
Broussolle, E. ; Loiraud, S. ; Thobois, S. (2010). Journal of Neurology, Volume 257, Issue 6, pp. 1047-1048.
De Sardan J-P.O. (1994). Possession, affliction et folie : les ruses de la thérapisation. In : L’Homme, tome 34 no 131. pp. 7-27. Favret Saada, J. (1977). Les mots, la mort, les sorts, Galimard. Paris.
Gilardi, C. (2014). Grandi incontri, Le religioni e il male. La possessione satanica tra liturgia e psicoterapia.
Guillain, G. (1945). Notice nécrologique d’Achille Souques. Académie de Médecine, le 6 mars 1945.
1945 :130-137. Ellenberger, H.F. (2001). Histoire et découverte de l’inconscient, Fayard. Paris.
Société française de neurologie (1945). Achille Souques (1860-1944). Revue Neurologique de Paris. 77 : 3-6.
Souques, A. (1936). Les Étapes de la neurologie dans l’Antiquité grecque (d’Homère à Galien). Masson, Paris.