Violence et dynamique traumatique continue

En tant que professionnelle en protection de l’enfance je suis sensible aux traumatismes et violences quelles soient psychologiques ou physiques infligées aux enfants mais aussi aux adultes et ce peu importe l’âge. Par mon orientation psychanalytique mais aussi mon expérience de psychothérapeute, je me suis longuement interrogée et je continue de le faire sur les effets procurés par ces mauvais traitements subis dans l’enfance. Il y aurait selon moi pour le psychisme de celui qui reçoit l’acte de violence aucune notion de différence dans la gravité des faits. Ceux-ci étant appréciés et mesurés par l’individu lui-même. Il ne peut dès lors y avoir une échelle de comparaison ou de valeur du mauvais traitement, de cette agression, ce viol, cet abus ou bien encore de cette absence ou surinvestissement du parent lorsque l’enfant était plus jeune.

Tous les professionnels s’accordent pour dire que les effets sont indéniables et qu’ils doivent être écoutés et à la hauteur de ce que traduit l’individu lorsqu’il relate les faits. Il n’y aurait ainsi pas de plus ou moins traumatique. L’expérience en elle même est traumatique et elle s’observe dans tous les milieux sociaux et non essentiellement auprès de familles en situation de précarité comme nous l’entendons souvent encore dire. Existe t-il des traitements, des formes d’accompagnement en particulier ? Les médias, le social ventent les mérites des TCC, EMDR et différentes thérapies, mais est-ce véritablement efficace ?

Selon le type d’agir, il y aurait consensus pour dire que la psychanalyse et toute méthode permettant une approche d’observation, d’écoute, d’élaboration et d’historicisation par la parole de ce qui a été vécu par le patient aiderait au travail de déconstruction, reconstruction, dé-tissage, tissage et mise en ouvrage de l’expérience traumatique subie par le passé. Par expérience j’ai pu me rendre compte que les patients attendaient beaucoup de la justice et de la réintroduction de la Loi afin que l’évènement puisse être reconnu par le social et l’autorité institutionnelle hautement symbolique comme nous le savons. Celle-ci ordonnera alors une sentence, une peine, une sanction lors d’un jugement. Mais est-ce bien suffisant ?

Qu’il y a t-il derrière ce terme de violence ? Pouvons nous penser que celle-ci aurait une dimension de transmission et qu’en arrière fond le traumatisme serait ainsi à considérer comme un processus dynamique continu et perpétuellement opérant ?

La psychanalyse et notre travail auprès des familles, des couples nous permet d’observer et ainsi saisir que l’acte de violence n’est jamais en soi accidentel ou fortuit. Les rôles, places et fonctions de celui qui reçoit la violence et celui qui la donne alternent, se renversent, se confondent et s’entremêlent souvent avec une rapidité surprenante. Pourtant, celui qui est violenté ne peut entendre que l’agisseur lui même est lui aussi un individu qui a été en contact à un moment ou un autre dans son histoire de vie avec la violence. Il arrive même que le violenté fasse violence au violent et que nous assistions à une hostilité, agressivité réciproque qui est sans cesse en tension dans l’attente d’être restimulée. Ce procédé bien couteux est totalement vital, évitant ou réduisant la menace d’une décompensation psychotique qui serait bien plus sévère.

Lors des consultations nous observons que les membres ont baigné dans une violence durant leur enfance. Le traumatisme n’était pas ponctuel, il était présent, répétitif, régulier sans se limiter à un épisode isolé et s’inscrivait au travers d’une violence multiforme. Bien sûr tous les membres de la famille sont concernés, même ceux qui se trouvent dans la pièce d’à côté que nous imaginerions protégés par une porte fermée. Comment un enfant va t-il se représenter la scène de ses parents en train de se battre dans la pièce d’à côté. Il est tout autant traumatique de ne pas voir et ne pas entendre en se trouvant dans les lieux que d’être victime pour l’enfant.

Ainsi, la violence de l’un des membres de la famille concerne alors tout le groupe familial et justifie toute une cohorte de troubles divers et variés selon les individus.

La violence, sa dynamique, s’attaque au narcissisme des individus, à leur intégrité autant psychique que physique. Humiliations, dénigrements, attaque de l’estime de soi de l’individu, attaque de la pensée, injonctions paradoxales sont des exemples de ce qui peut être subit et de ce qui peut conduire à ce que nous appelons une désubjectivation de la personne violentée que je ne nommerai volontairement pas victime mais que nous appelons communément ainsi. C’est ainsi par tous ces procédés ne pas reconnaître l’autre comme un humain, une personne avec des caractéristiques humaines et l’extraire progressivement de la communauté des vivants en visant une attaque de la filiation et des générations qui en sont les résultantes finales.

Des variations dans les abus et les violences sont souvent observées aussi. L’individu violenté revêt parfois plusieurs rôles comme celui de fétiche, de poubelle affective, médiateur, thérapeute, objet fonctionnel. Il peut-être utilisé pour l’usage propre de l’agisseur mais aussi pour un usage de bouc émissaire ou sexuel (Racamier, 1986).

L’abus parfois offre des variations quand le parent violent considère son enfant comme un objet fonctionnel ou utilitaire, que celui-ci devient ainsi une forme de greffe psychique de l’autre ou bien qu’il est considéré par le parent comme un simple prolongement de lui-même. Selon le degré de conscience nous parlerons d’organisation psychotique, paranoïaque ou perverse.

Les études autour des différentes formes de violences sont tout à fait cruciales car elles permettent d’appréhender, écouter différemment les symptômes présentés par nos patients. J’ai choisi comme précisé plus haut de ne pas insister sur la notion de victime même si nous savons que celle-ci tient une place centrale. Elle pourrait être tout autant enfermante pour l’individu que libératrice par la reconnaissance que le social et la justice lui apportent (même si c’est encore trop rarement le cas).

Il existe tout un tas de nuances possibles qui existent autour de ces notions décrites dans cet article, tant dans le contexte familial, sur leur génèse comme sur leur thérapie. Aucune rencontre, aucune thérapie ne ressemble à une autre et il y a encore beaucoup à réfléchir sur le sujet. La psychanalyse et notre expérience nous amènent à penser que dans de nombreuses situations, il faudrait aborder en priorité ce thème de la violence. Celui de la violence donnée, infligée tout comme de celle reçue. Les deux me paraissent totalement indissociables. L’abuseur doit être reconnu et entendu tout comme l’abusé et le cadre de la loi tant réel que symbolique tiennent une place tout à fait essentielle. Il s’agit avant tout de respecter l’individu tel qu’il soit malgré la violence. Ce n’est qu’à partir d’une telle alliance, hors de tout pacte mafieux ou pervers qu’une thérapie pourra s’engager.

L’élaboration, la mise en histoire qui permettront de déplier, historiciser, éclaircir, délier et défaire les expériences traumatiques ne seront pas suffisants dans ces situations où il y a eu tentative ou réussite d’anéantissement d’un individu. Il s’agira d’aider le patient à remettre du sens, là où tout à volé en éclat et de l’aider à se reconsolider narcissiquement, tenter de comprendre l’origine de la violence et de son utilité. Beaucoup de patients devenus adultes se retrouvent dans l’actuel en difficulté de se désengluer de ces relations et expériences primaires infantiles toxiques qu’ils ont vécues dans l’enfance.

Notre lien primaire, fondé sur la séduction narcissique mais aussi nos liens générationnels qui définissent toute une trame familiale avec des effets de loyauté ont des effets importants sur notre devenir adulte et sur tous les liens que nous entretenons en intra et extra familial. Le travail d’élaboration, si l’individu le souhaite consistera aussi à repérer comment il a pu être agi par un fantasme qui le hantait et qui par définition ne lui appartenait pas directement car en lien avec son histoire familiale, bien souvent placé sous silence. Les mots devront progressivement reprendre leur place afin de réduire le passage à l’acte pour que puisse advenir un sujet qui endosse sa propre responsabilité, dans son rapport avec ses objets, ses imagos parentales et générationnelles.

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