Inceste transgénérationnel

Lecture du livre « Les Mal-aimées »

de Caroline Bréhat

Une histoire parmi tant d’autres, une histoire qui ressemble sans ressembler à ce que beaucoup de femmes victimes de violences conjugales ou d’enfants victimes de violences sexuelles rapportent au sein des institutions de la protection de l’enfance, des cabinets des professionnels de santé ou d’avocats, des commissariats et bien sûr des tribunaux. 

Un roman passionnant à la façon d’un récit rédigé par Caroline Bréhat qui pourrait se définir comme de style simple et accessible pour aborder l’inceste et nous accompagner à découvrir les différents mécanismes et processus inhérents à cette violence. C’est un sujet délicat, douloureux, complexe, qui tente d’être débattu sur les différentes scènes politiques, sociales, médiatiques ces dernières années depuis le mouvement me too qui a sans aucun doute contribué à une libération de la parole des victimes et fait bouger les bases du patriarcat que nous connaissions. 

Par ce roman, Caroline Bréhat rentre rapidement dans le vif du sujet, nous raconte l’histoire de Bettina Le Goff, mère d’Apolline qui aura tout tenté pour protéger sa fille de son père incestueux. Au gré des pages l’auteure nous emmène avec elle en totale immersion, souvent nous bouleverse, sans aucunement enjoliver ou sur-exagérer le décor. Elle nous raconte le vécu d’une femme ordinaire qui va croiser la route d’un individu qui deviendra père de son enfant mais dont la relation toxique et pathogène invitera à repenser les liens de filiations de l’auteure. 

Cette histoire incroyable est pourtant malheureusement encore trop courante à ce jour. Au sein de nos institutions de nombreuses femmes racontent leurs histoire, tentent des mises en récit comme un appel à historiciser, conjurer le Mal, dans l’espoir d’être entendues, que l’on accueille et entende leurs vécus individuels, leurs passés mais aussi cet actuel à savoir celui de se battre pour récupérer la garde de leurs enfants, tentent d’échapper aux processus d’emprise, de manipulation qui sont à l’œuvre en intrafamilial. 

L’image actuelle de la femme est encore celle d’une femme manipulatrice, parfois qualifiée d’hystérique ou de bipolaire par les professionnels. Ce roman psychanalytique nous pousse à nous interroger sur notre place, notre fonction de professionnel engagé dans l’écoute de la souffrance de l’autre et de son accompagnement.  Quels sont les effets des processus d’emprise, de la perversion sur l’accompagnement des victimes ? Ceux-ci déteignent, s’infiltrent jusque dans la sphère institutionnelle. De place de victime, ainsi nous assistons comme le décrit si bien Caroline Bréhat au renversement de rôle, de place et de fonction où la femme devient l’individu dangereuse et aliénante pour son enfant. Finalement la réelle mise en danger de l’enfant est alors évacuée et le focus porté sur le conflit de couple, la fragilité de la mère sans que le père auteur de violence ne soit inquiété puisqu’il devient la personne secourable et protectrice de l’enfant. 

Ces femmes comme nous le relate Caroline Bréhat à partir du personnage de Bettina sont alors attaquées pour vouloir protéger leurs enfants contre vents et marées. Comme ici, beaucoup changent de pays pour retourner en France lors d’expatriation ou de processus de migration à l’étranger. Elles ont à chaque fois l’espoir de pouvoir bénéficier d’une juridiction qui serait moins séduite, aveuglée par l’agresseur et moins complice inconsciente de celui-ci. 

Comment avoir connaissance des enjeux qui se rattachent à l’invariabilité qu’est l’inceste, l’emprise, la paranoïa antichambre de la perversion ? Parfois les appellations par les professionnels, par la presse, les médias, le social sont confuses, les inversions, collusion dans l’usage des termes sont courantes, si bien que le terme de pervers est employé de manière sur exagérée et qu’il prend la place sur scène au paranoïaque. 

Dans les diverses professions amenées à accompagner les victimes malgré les formations déjà existantes nous n’avons pas suffisamment connaissance commune  des stratégies possibles de l’agresseur. La théorie pourtant riche ne permet pas de se rendre compte de la puissance des phénomènes agis par l’agresseur et des positions défensives des victimes dont l’identité individuelle a été complètement broyée, retournée, écrasée et rendue à l’état d’objet quasi ustensilitaire. Dans son livre, Caroline Bréhat nous montre bien les effets des violences conjugales, le lien existant entre celles-ci et les violences multiformes jusqu’à celles de sexuelles faites aux enfants. Tellement impensable que finalement de manière contre transférentielle il est plus aisé de se concentrer sur la violence agit dans le couple que de mettre le focus sur cette violence invisible mais pourtant existante en arrière fond qu’est celle faite à l’enfant. Un mari violent, un homme violent, mais aussi une femme, cela commence dès lors qu’un jour un poing va être tapé sur le rebord d’une table pour montrer un désaccord, dès lors que l’autre va couper la parole à multiples reprises lors d’un échange verbal empêchant finalement ainsi qu’une pensée liée puisse s’exprimer. Il y a donc atteinte au sentiment de sécurité de l’individu avec le verrouillage de toute possibilité d’agir et de penser en son nom propre, en toute liberté comme sujet unique et singulier. 

La plupart des institutions sont parfois toutes aussi violentes que l’agresseur avec la victime et les enfants car celles-ci pour des raisons diverses qui sont donc soient défensives, de natures inconscientes ou fonctionnelles ne mettent pas au travail d’analyse les effets de ces organisations psychopathologiques sur les équipes et les individus qui eux-même peut-être ont pu par le passé croiser la route d’agresseurs ou ont eu dans leur vie privée une expérience chargée d’un vécu traumatique non suffisamment élaboré.  

Caroline Bréhat nous transmet de manière suffisamment détaillée tel un récit autobiographique l’histoire de famille, les relations intrafamiliales de Bettina Le Goff mais aussi celle des co-détenues incarcérées à ses côtés. Nous voyons bien à travers les différents protagonistes comment se tisse, s’entrecroise cette violence incestueuse qui se répète parfois sur plusieurs générations. L’idéalisation pathologique est le fil conducteur. 

Comment déceler un auteur potentiel de violences conjugales alors que la violence était déjà présente dans le système familial et qu’elle était parfois déniée ? La place dans la lignée est attaquée, elle s’en voit modifiée, il n’y a plus de différences générationnelles. L’individu rendu vulnérable, fragilisé, se retrouve séduit, aveuglé par le violenteur, l’abuseur, le mari, le père qu’il voit comme la figure parentale idéale qui saura l’étayer et faire l’objet d’être une prothèse narcissique. Un véritable pacte avec le Mal comme nous le constatons à la lecture du roman au fil des pages dont il est difficile de se délier. 

Dans de nombreuses histoires de vie comme dans ce livre, nous voyons bien comment la violence sur l’enfant n’est pas entendue. N’est ce pas faire aussi soi-même violence à ceux que nous accompagnons que de ne pas comprendre, entendre, tout faire pour qu’un enfant ne subisse plus de violences intrafamiliales? Qu’est ce qui pousse notre société actuelle à continuer à laisser la garde d’un enfant auprès de son abuseur, de son agresseur ? La victime rendue vulnérable par son parcours de vie, ses identifications pathogènes, se retrouve dans un système de culpabilité comme en réfère Caroline Bréhat dans l’ouvrage qui complexifie le parcours de reconnaissance institutionnelle et judiciaire du statut de victime et de mise sous protection de l’enfant. En effet, aux USA tout comme en France et dans de nombreux pays il est monnaie courante de parler du syndrome d’aliénation parentale qui conduit à suspecter la parole du parent et de l’enfant. Il est couramment reporté dans les expertises psychologiques, les enquêtes sociales l’existence de ce syndrome qui malgré qu’il soit pertinent cliniquement assure protection à l’auteur de violence en réduisant les faits au conflit conjugal et centralisant les difficultés essentiellement du côté du parent fragile, à savoir comme ici Bettina Le Goff.  Peut-être pourrions nous simplement parler d’aliénation sans lui donner plus qualificatifs ? 

De fragilité en fragilisation, à la destruction de l’altérité et de l’individu lui-même nous en arrivons au point ultime de non retour, la case prison ou bien la tentative de suicide si par chance celle-ci est évitée et qu’elle ne donne pas lieue à un suicide réussi et accompli. C’est bien souvent ce dont nous sommes témoins comme ici dans ce roman. 

Lire ce livre touche, bouleverse, nous rapproche de l’auteur par jeux identificatoires, car Caroline Bréhat sait nous transmettre à travers les mots la charge affective encore présente, la sienne mais aussi la souffrance d’Apolline, cette peur mais aussi cette force qu’à cette enfant à faire face aux évènements tous horribles et innommables qui nous sont partagés presque avec retenue mais réalité et vérité. Nous devinons les effets des violences qui paralysent la pensée, les effets de l’expérience traumatique et la tentative de s’en délivrer. 

Le tiers, psychologue, tient une place, un rôle essentiel et important par les mots choisis et la posture protectrice initiée auprès de l’enfant. Il est possible de prendre des positions institutionnelles parfois coûteuses dont le seul objectif essentiel est celui de l’intérêt de l’enfant et de sa protection. Actuellement bons nombres de professionnels tentent de faire évoluer le système. Ce système social libéral, globalisant et technocrate basé sur des logiques patriarcales ne facilite pas la tâche. Nous le constatons bien à la lecture de l’ouvrage lorsque au gré de l’histoire, nous voyons qu’Hunter, le père d’Apolline est reconnu par les juridictions américaines comme père protecteur de son enfant et obtient donc le statut de victime. Nous assistons à cette inversion des rôles, mais aussi à la puissance de l’emprise, du squat psychique et d’habiter l’autre et ainsi commettre un crime généalogique. L’inceste remet en question tout le système d’appartenance généalogique, bouscule l’ordre établi de la victime. 

La justice et la reconnaissance de statut de victime peuvent-elles réparer ce Mal irréparable parfois irreprésentable et innommable ? 

Pour conclure, cet ouvrage nous oblige donc à réinterroger les impasses et les enjeux de l’inceste transgénérationnel mais aussi les différentes tentatives de symbolisations parfois couteuses de l’individu violenté et quels en sont ses effets sur le social actuel. “Les Mal aimées” sera ainsi enrichissant à lire pour tous les professionnels de terrains qu’ils soient médecins psychiatres, juristes, psychologues, officiers de police, avocats, assistants sociaux, éducateurs, puéricultrices,  engagés au plus prêt des familles et ce peu importe leurs professions.  Il nous rappelle que peu importe les expériences de vies traversées, nous sommes loin d’imaginer à quel point l’humain contient de ressources insoupçonnées. De l’ombre à la lumière il n’y a qu’un pas, ce pas qui conduit à la liberté d’être soi. 

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