Quand la ménopause réveille les traumatismes : corps, mémoire et politique engagés…

On parle souvent de la ménopause à travers ses manifestations les plus visibles : bouffées de chaleur, troubles du sommeil, variations de l’humeur, fatigue, ou encore modifications du corps. Elle est encore trop fréquemment réduite à une transition biologique, comme si le psychisme n’y était que secondairement concerné.

Pourtant, de nombreuses femmes décrivent une expérience bien plus complexe telle que la réapparition de souvenirs traumatiques, des cauchemars intenses, une anxiété inhabituelle, une hypervigilance ou encore des états émotionnels qui semblent appartenir à une autre époque de leur vie.

Les médecins évoquent des troubles de l’humeur, des états anxio dépressifs qui sont régulièrement mis sous le prima des changements hormonaux sans que la question de la réapparition de contenus traumatiques soit posée. Certaines parlent d’un retour du passé qu’elles pensaient avoir dépassé.

Le traumatisme ne disparaît pas car il s’organise autrement.

La clinique contemporaine et les apports des neurosciences convergent aujourd’hui vers une idée essentielle qui reprend l’idée que le traumatisme ne se réduit pas à un souvenir. Il s’inscrit dans le corps, dans les circuits de la mémoire émotionnelle, dans les réponses automatiques au stress. Le psychisme, pour survivre, met en place des mécanismes puissants de défense : clivage, dissociation, mise à distance, anesthésie affective.

Ces organisations permettent de tenir, elles permettent de vivre, parfois pendant des décennies mais elles ne suppriment pas ce qui a été vécu et tout cela est maintenu en arrière-plan.

La ménopause comme moment de remaniement profond.

La ménopause n’est pas seulement un événement hormonal donc, car celle ci constitue un remaniement psychique majeur

Celle-ci confronte le sujet à des transformations corporelles, à une modification du rapport à la féminité, au désir, à la maternité, mais aussi au temps, à la transmission et à la finitude.

Les fluctuations hormonales participent également à modifier les systèmes de régulation émotionnelle et de réponse au stress, ce qui peut fragiliser certains équilibres internes.

Dans ce contexte, des contenus psychiques jusque-là contenus peuvent réémerger avec intensité.Les périodes de grands remaniements psychiques sont l’adolescence, la grossesse, la ménopause. Cependant ces moments de transformations sont aussi structuraux.

À l’adolescence, le corps change de manière radicale, la sexualité émerge, les identifications infantiles sont remaniées et la séparation psychique d’avec les figures parentales devient incontournable. C’est une période de crise au sens structurant : les anciennes organisations ne suffisent plus.

La grossesse constitue un autre moment de profonde réorganisation. Le corps devient lieu de transformation et d’hébergement d’un autre. Les identifications aux figures maternelles, les expériences infantiles et les enjeux transgénérationnels peuvent être réactivés avec force.

La ménopause s’inscrit dans cette même logique de passage, mais dans un mouvement inverse : il ne s’agit plus de l’entrée dans la capacité reproductive, mais de sa transformation et de sa clôture progressive. Le corps change de fonction, les repères identitaires se déplacent, et la question du temps psychique devient centrale.

Dans ces trois moments, une même dynamique est à l’œuvre : la fragilisation temporaire des défenses psychiques habituelles, rendant possible la réémergence de contenus anciens, parfois traumatiques.

Traumatisme cumulatif et histoire psychique.

Toutes les expériences traumatiques ne reposent pas sur un événement unique. De nombreuses histoires sont faites d’accumulations silencieuses : humiliations répétées, insécurité affective, négligence émotionnelle, violences psychologiques, climat imprévisible. Ce traumatisme cumulatif, tel que l’ont notamment développé Alain Ferrant, Albert Ciccone et tel que j’ai continué à le conceptualisé façonne en profondeur la manière d’être au monde : hypervigilance, adaptation constante, difficulté à se sentir en sécurité même en l’absence de danger immédiat. Lorsque la ménopause vient modifier les équilibres internes, ces organisations anciennes peuvent se réactiver.

La honte, la culpabilité et le silence.

Dans ces processus, la souffrance n’est pas uniquement liée à ce qui a été vécu. Elle est souvent aggravée par la honte et la culpabilité. La honte pousse au retrait, au silence, à l’effacement de soi. La culpabilité installe l’idée erronée d’une responsabilité personnelle dans les violences subies ou les dysfonctionnements relationnels.

Ces affects peuvent rester longtemps encapsulés dans des stratégies de suradaptation, mais lorsque ces défenses s’assouplissent, ils peuvent refaire surface avec une intensité déroutante.

Une lecture sociale et politique : ce que la ménopause dit de nos sociétés.

La manière dont la ménopause est pensée et prise en charge révèle aussi un angle mort majeur de nos sociétés.

La santé psychique des femmes reste encore insuffisamment prise en compte dans sa complexité. Les interactions entre traumatismes, violences de genre, inégalités sociales et transitions hormonales sont largement sous-estimées.

Or, de nombreuses femmes traversent ces périodes avec des histoires de violences sexuelles, conjugales ou intrafamiliales non reconnues, parfois jamais symbolisées.

Le risque est alors double : médicaliser uniquement les symptômes, ou au contraire les psychologiser sans prendre en compte les conditions sociales et traumatiques dans lesquelles ils émergent.

Cette invisibilisation produit un isolement supplémentaire.

Elle renforce l’idée que « quelque chose ne va pas » chez la personne, alors qu’il s’agit souvent d’une interaction complexe entre histoire individuelle, corps et contexte social.Le corps comme lieu de mémoire.

Il ne s’agit pas de réduire la ménopause à une cause psychotraumatique, pour autant il faut reconnaître que, dans certaines trajectoires, le corps devient le lieu où se rencontrent des transformations biologiques et une mémoire psychique ancienne.

Les symptômes ne sont pas seulement des dysfonctionnements car ils peuvent être compris comme des formes d’expression d’un système psychique en remaniement.

Une autre lecture possible…

Et si la ménopause n’était pas seulement une fin ?

C’est aussi un moment où ce qui a été longtemps tenu à distance peut enfin trouver des conditions pour être approché, reconnu et transformé ?

Dans cette perspective, ce qui revient ne signe pas un effondrement, c’est aussi l’occasion, l’opportunité qu’il existe la possibilité d’un travail psychique plus profond, là où les défenses deviennent suffisamment souples pour permettre une nouvelle élaboration.

Le corps ne se contente pas de porter les traces du passé c’est aussi un espace de transformation constant qui permet de réélaborer différemment ce qui a pu poser problème ou verrouillage par le passé. Il induit lorsqu’il fait signe un nouveau recentrage sur soi nécessaire ou l’appel à un tiers médical ou paramédical pour tenter de dépasser ce qui fut non symbolisé. C’est donc paradoxalement une nouvelle occasion d’aller mieux et une possible démarche de changement.

Karine Henriquet.