Violence institutionnelle et désagrégation des métacadres : brève lecture psychanalytique contemporaine

La thèse de Helder Camara conserve une actualité troublante à l’ère des guerres hybrides, des violences diffuses et de la gouvernementalité par le chaos. Il ne s’agit plus seulement de violences visibles, spectaculaires, mais de violences structurelles, intégrées aux dispositifs mêmes qui organisent la vie collective. La violence institutionnelle ne se contente pas d’encadrer : elle fabrique des formes de subjectivation marquées par l’atteinte du lien, la disqualification symbolique et l’érosion des enveloppes contenantes du social.

Dans la perspective de René Kaës, les sociétés tiennent par des alliances inconscientes et par des métacadres qui assurent une fonction de contenance psychique collective. Lorsque ces métacadres se fissurent, ce n’est pas seulement le politique qui vacille, mais l’économie psychique des sujets eux-mêmes. La loi, autrefois structurante, se transforme en instrument de désymbolisation. Elle ne fait plus tiers ; elle devient arme. Ce que Kaës nommait la fonction de garantie du lien social se mue en mécanique d’attaque du lien.

Georges Gaillard a montré combien certaines formes de gouvernance contemporaine installent un climat de violence froide, bureaucratisée, désaffectivée, où la destructivité est d’autant plus radicale qu’elle est administrée, rationalisée, légitimée. Nous ne sommes plus dans la guerre déclarée, mais dans des formes de guerre psychique, où l’ennemi n’est pas nommé comme tel, mais produit comme figure nuisible, délinquante, dangereuse, indigne. Le maintien de l’ordre devient ainsi un dispositif de gestion de populations rendues excédentaires.

Ce qui se donne à voir aujourd’hui, c’est une transformation du conflit social en opération de désubjectivation massive. La violence législative, relayée par l’appareil bureaucratique, fabrique de la honte, de l’humiliation, du sentiment d’insignifiance. Elle installe, à la suite de ce que j’ai déjà pu nommer dans mes travaux, une clinique de la maltraitance institutionnelle, une violence où le sujet est contraint d’habiter un monde qui ne reconnaît ni sa souffrance ni sa dignité, tout en exigeant de lui qu’il demeure silencieux, pacifié, conforme.

Le paradoxe devient alors central : ce n’est pas la parole pacifique qui est entendue, mais l’irruption du corps dans l’espace public, la violence comme ultime modalité d’existence symbolique. Des milliers de manifestants pacifiques ne produisent aucun effet ; quelques scènes de violence font reculer le pouvoir. Ce mécanisme signe la faillite des métacadres de médiation, la disparition des espaces tiers où le conflit pouvait être symbolisé sans basculer dans l’agir.

Nous assistons à un véritable retournement pervers du lien social : placer les sujets dans des conditions matérielles et symboliques intenables, organiser le vide, l’attente, le mépris, puis transformer la colère qu’on a soi-même engendrée en preuve de leur monstruosité. La victime, disqualifiée comme sujet politique, devient agresseur, fauteur de troubles, ennemi intérieur. Ce que la psychanalyse désigne comme perversion n’est plus ici seulement une structure individuelle, mais une perversion de masse, une perversion d’État, où le pouvoir jouit de produire le désordre qu’il prétend ensuite combattre.

Lorsque le discours politique en vient à évoquer l’usage de chars, de CRS, de Flashball ou bien de canons à eau pour contenir une population, ce n’est pas seulement une dérive autoritaire qui apparaît, mais la manifestation d’un imaginaire de guerre retourné contre le dedans. Le politique ne fonctionne plus comme instance symbolique, mais comme scène paranoïaque. À l’extérieur, des ennemis. À l’intérieur, des suspects. La frontière se déplace dans le tissu social lui-même. Nous ne sommes plus dans la République, mais dans la tentation d’un État sécuritaire qui confond contenance et écrasement.

Le mécanisme en est le même au niveau des géopolitiques internationales, des ennemis extérieurs.

Photo tous droits réservés. Karine Henriquet.

Dans cette configuration, le désarroi du politique ne fait que refléter la désespérance psychique collective. Les gouvernements contemporains ne gouvernent plus par le symbolique, mais par l’usure, la saturation, la fatigue, la terrorisation, l’anxiogénéité des médias et la saturation télévisuelle par le flot d’images et d’informations continus. Ils produisent des sujets épuisés, désorientés, fragmentés. Et c’est précisément dans ces failles que se logent les radicalisations, les passages à l’acte, les explosions pulsionnelles.

Comme je l’ai déjà écrit dans un précédent article « lorsque les cadres symboliques cessent de protéger, ils se transforment en appareils de contrainte qui éveillent les souffrances archaïques et réactivent les traumas collectifs ». La guerre n’est plus seulement géopolitique ; elle est devenue intrapsychique et groupale. Elle traverse les familles, les générations, les corps, les discours. Ce n’est donc pas tant une crise de l’ordre que nous traversons, qu’une crise de la fonction de tiers. Les métacadres se délitent, le langage ne suffit plus, les institutions n’organisent plus ; elles attaquent. Et lorsque les institutions attaquent, la violence n’est plus une exception : elle devient la forme même du lien social.