Transfert vous avez dit transfert…

Cet écrit sera présenté lors de la 10ème journée clinique entre institutions psychanalytiques du 09 septembre 2023 à Buenos Aires organisée par l’Association Argentine de Psychologie et Psychothérapie de Groupe de Psychanalyse (APPGP). Il rejoint tout un ensemble de réflexions et de mode de penser la clinique de nombreux professionnels réunis au sein d’associations de psychanalyse pour échanger et partager autour d’un même cas clinique. Ici, pour la Communauté Internationale Interdisciplinaire et Multilingue BABELPSI et à partir de : « Mon histoire avec Hector, un patient difficile » de Alejandro S.N. Fonzi.

(La clinique est téléchargeable en espagnol à https://aappg.org/caso-clinico-mi-historia-con-hector-un-paciente-dificil-de-alejandro-s-n-fonzi/)

“Le transfert s’établit spontanément dans toutes les relations humaines (…); il agit avec d’autant plus de force qu’on se doute moins de son existence. “  (Freud, 1904) 

Le transfert, le corps de l’analyste, les objets inanimés du cabinet, le cadre sont des éléments centraux pour le psychanalyste et pour le patient. Transfert et contre-transfert varient selon les rencontres intersubjectives. Les conceptions et le maniement du transfert diffèrent et c’est ce qui a retenu notre attention en lisant ce riche article de Fonzi.

Les séances suivent un rythme, un processus fait de scansions, d’interventions qui ne sont pas toujours interrogés et qui pourtant constituent le cadre de l’analyse. Il existe en complément de la règle fondamentale, de l’imprévisibilité, un partage des affects et un ballet à deux où le psychanalyste revêt entre autre pour l’analysant un objet investi comme un double, un double “transitionnel” de soi. (Jung, 2015). C’est un point intéressant à questionner ici dans la clinique d’Hector où la problématique de l’identitaire, du rapport à soi, de l’altérité sont particulièrement présents tout au long de la rencontre psychanalytique.

Les patients présentent différentes trajectoires de vie issues d’expériences infantiles plus ou moins désastreuses où la qualité des premiers liens est empreinte majoritairement de la pathologie narcissique parentale et de différentes interdépendances pathogènes, d’expériences traumatiques. De processus primaire à secondaire, d’élaborations impossibles, de discours plus ou moins opérants en passant parfois par un transfert dense et massif, l’analyste est ainsi mis à l’épreuve dans ce qui se rejoue de la relation avec les premiers objets. A partir de son expérience, Fonzi nous offre un écrit de qualité qui pousse à interroger comment l’analyste accueille, reçoit, prête son appareil à penser, fait office de réceptacle d’éléments bruts non symbolisés, tout simplement s’ajuste face à des patients qui présentent des fonctionnements de types opératoires, des traversées de deuil impossible ou de psychose blanche…

Quand l’archaïque règne, le maniement du transfert est particulier. Existe-t-il ainsi une technique psychanalytique spécifique ? Qu’elle écoute aurions-nous face à des discours empreints de paradoxalité, que la figurabilité est plus ou moins difficile pour un patient ? Faudrait-il être plus malléable tel que l’a repris Roussillon avec le concept de médium suffisamment malléable  ? (Roussillon, 2009) Il s’agirait de se montrer accessible et attentif aux traces, présences, que le patient fait émerger en nous dès le premier contact téléphonique, comme ici avec Hector, où le parent appelle pour son enfant jeune adulte. Cela nous donne dès les premiers échanges une indication importante de ce dans quoi le sujet est engagé dans ses premiers liens. Lors de ces premiers moments décrits par Fonzi nous récoltons des éléments essentiels sur lesquels nous nous appuierons pour la suite de la cure. Ils indiquent la colorimétrie pré-transférentielle et celle du transfert à venir.

Certaines de ces rencontres intersubjectives, nécessitent l’instauration d’une fonction maternelle, et passent par l’intuition du thérapeute au détour d’une relation transféro-contre transférentielle “chimérique” (de M’Uzan, 1978).  Ce qui a manqué dans les premières expériences infantiles revient alors dans les intuitions contre-transférentielles de l’analyste. S’appuyer sur celles-ci, parfois les rêves, les représentations qui appartiennent à l’analyste, activés par effet de contamination psychique, devient alors un outil complémentaire.

Loin de toute secondarisation avec un patient comme Hector, chaque élément y compris ceux du cadre, les objets inanimés prennent une autre tonalité. Tout est objet et surface de projection et de transfert facilitant entre autre régression et revisite d’une relation première ajustée, présente et contenante mais aussi humanisante.

Dans ces rencontres comme le nomme Fonzi où le contact avec le patient est empreint d’une méfiance et d’une appréhension, le regard de l’analyste, regard de l’autre, sa présence jusqu’à son cadre interne et sa posture physique, revêtissent alors quelque chose d’essentiel lorsqu’ils sont couplés à la parole. Ainsi pour reprendre Badaracco (2003) : “L’effet du regard dans le regard de l’autre est fondamental”. Le pouvoir de la parole couplé au regard est puissant, il peut être déshumanisant comme subjectivant si l’accordage, le geste, la voix, sont eux aussi en totale adéquation avec l’intention et l’attention suffisamment bonne de l’analyste.

Au long de notre existence, la rencontre avec autrui pourrait paraître familière, teintée de “réciprocité” et d’altérité mais aussi conduirait à des sentiments d’inquiétante étrangeté. (Freud, 1919). Dans cet interstice de la rencontre, le regard implique une différenciation avec autrui et avec notre individualité. Ces rencontres peuvent attaquer, plonger dans un grand désarroi. Elles ont aussi la faculté de transfigurer celui que nous sommes.

Au détour de la cure, il s’agirait pour le patient d’accéder à une présence pleine et entière, avec un être, une figure parentale dans le transfert qui ne le dépossèderait pas de lui-même. Ainsi par l’acte d’analyse et la rencontre intersubjective, accompagner l’individu à consolider son Moi et l’aider à se réapproprier le monde face à l’aliénation originelle serait une manière de répondre là où il y a eu défaut. Cela conduirait à en faire le support de l’existence singulière et collective du sujet qui vient nous consulter. Il s’agirait de proposer au patient un accès à un espace de transitionnalité où le “Je”, le “Nous”, et le Moi de celui-ci pourraient être teintés de « réciprocité médiée “ entretenus par la qualité de la relation et de l’intention. Cela soutiendrait le patient à sortir lui-même de la position d’objet pour devenir sujet, sujet parlant qui nomme et qui est reconnu dans le regard de l’autre comme différent. Le dispositif des groupes multifamiliaux offriraient des potentialités complémentaires pour ces patients comme Hector traversés par des trajectoires de vie néantisantes.

Bibliographie

Badaracco, J. E. G. (2003). Psychanalyse multifamiliale. Les autres en nous et la découverte du vrai soi-même. Paris: In Press.

Freud, S. (1904). Cinq leçons sur la psychanalyse. Traduction française de Yves Le Lay, 1921. Réimpression : Paris: Payot, 1965.

S. Freud (1919), « L’inquiétante étrangeté », Essais de psychanalyse appliquée, Paris: Gallimard, coll. « Idées », 1976.

Jung, J. (2015). Le sujet et son double – La construction transitionnelle de l’identité. Paris: Dunod.

M’Uzan M. de (1978), « La bouche de l’inconscient », in L’Idée de guérison, Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 17, pp. 89-97

Roussillon, R. (2009). L’objet « médium malléable » et la réflexivité. Dans : R. Roussillon, Le transitionnel, le sexuel et la réflexivité (pp. 37-50). Paris: Dunod.